Une banale visite pédagogique au Panthéon
L’intérêt des mésaventures et des mauvaises expériences réside peut-être dans l’occasion qu’elles offrent de réfléchir sur les ressorts qui les ont générées et d’en tirer quelques réflexions plus générales pour nourrir le débat citoyen. Ici, un incident survenu lors d’une récente visite pédagogique m’a suggéré l’idée d’écrire ce billet.
Ainsi, en tant qu’historien, j’emmène souvent mes étudiants dans des lieux qui permettent de comprendre la complexe histoire de France, comme les Invalides ou le musée Carnavalet. En dehors de Paris, j’ai également conduit des groupes à Rueil, à Verdun, sur les plages du débarquement de Normandie et ailleurs encore. Sortir des murs d’une classe et partager mes connaissances autrement qu’à travers un cours a toujours été important pour moi et, en treize ans d’enseignement, je n’ai jamais rencontré aucune difficulté à ce sujet, jusqu’à hier.
La scène est en apparence banale. Délivrant un enseignement d’histoire religieuse depuis plusieurs années, en tant que chercheur spécialiste des congrégations catholiques, je souhaite guider un petit groupe d’étudiants au Panthéon. Quel formidable endroit pour essayer de mieux comprendre, à travers son histoire mouvementée, les relations entre l’Église et l’État, la laïcité, la mémoire, la citoyenneté ! Du moins s’il est possible de délivrer quelque savoir, ce qui n’est apparemment pas permis de nos jours. Ainsi, en pleine explication, je suis approché par plusieurs employés du monument, qui m’ordonnent de me taire. On m’assène aux milieux des mânes de Moulin et Malraux que je n’ai pas le droit de parler car il convient de demander préalablement « un droit de parole », le tout avec une « tarification spéciale ». J’ai beau tenter d’expliquer que je suis universitaire, historien, et donc en capacité de discourir du sujet… On m’oppose un très ferme « monsieur, vous n’avez pas de qualification pour parler ».
Il apparaît donc, qu’aux yeux de certains membres de cette institution, être docteur en histoire et maître de conférences dans la même discipline ne vous qualifie pas pour pouvoir y ouvrir la bouche. Face à cela, on essaie tout d’abord de se faire comprendre. On vous réplique que « c’est comme cela dans les monuments nationaux ». On rétorque alors qu’on a toujours conduit sans problème des étudiants aux Invalides, autre monument national, et pu y parler sans soucis aucun. On vous répond donc que n’est pas le même ministère et que les règles ne sont pas identiques. En conséquence, on pointe du doigt la contradiction avec l’argument précédent, relatif à l’uniformité dans les monuments nationaux. On dégaine face à cela l’argument ultime: « c’est la procédure. C’est la procédure ». À ce stade, on préfère couper court et se retirer. Le bouclier administratif, le juridisme technique ont cela de bien pratique qu’ils empêchent toute réplique, comme de trancher sur le fond.

L’historien disqualifié
Passé le moment de colère, on essaie de réfléchir. On lit. On se rend compte qu’il y a des procédures très précises à suivre et qu’elles ont été mises en place car ces monuments veulent protéger leurs guides et empêcher que des imposteurs ne se substituent à eux. On l’entend. On veut bien, à l’avenir, être plus scrupuleux sur les autorisations à requérir. Pourtant, in fine, on ne comprend toujours pas certaines remarques ni façons de faire.
En premier lieu, je placerai le procès en non-qualification, qui dépasse de loin le coté procédural de l’affaire. Non, un enseignant n’est pas impropre à s’exprimer du fait qu’il existe le métier de guide-conférencier. Qualifié, il l’est : par ses diplômes, son expérience, son poste, son titre. Il ne devrait pas avoir à solliciter un « droit de parole », qui devrait lui être accordé automatiquement lorsqu’il mène une visite pédagogique en lien avec sa spécialité et s’il souhaite s’exprimer lui-même. Bien des enseignants aiment en effet faire le lien avec leurs cours, rebondir sur ce qu’ils ont vu, évoquer tel aspect plutôt que tel autre avec leurs apprenants.
Non, un professeur ne fait pas « concurrence » à un guide officiel. Il ne donne pas là une conférence rétribuée, il n’est pas un arnaqueur à la sauvette, qui essaie de faire passer en douce des touristes. Il explique à ses étudiants, ses élèves, de manière bénévole (j’ai ici pris sur mon temps de recherche pour organiser cette sortie). Enfin, si un historien n’a pas le droit de parler d’histoire, qui le peut ? Au-delà de cela, un passionné bien renseigné n’aurait-il pas la possibilité de transmettre son savoir à sa famille, ses amis ? Il semble que non, car mon cas rejoint d’autres expériences similaires.
À ce sujet, on m’a d’ailleurs expliqué qu’on ne pouvait en règle générale pas faire d’interactions, qu’il fallait délivrer un discours sans qu’il y ait possibilité de réponse des étudiants. Non seulement c’est pédagogiquement discutable mais, au-delà, que craint-on ? Le débat, les questions ? Ils sont pourtant à la base de l’enseignement et de l’apprentissage de la citoyenneté. Faut-il passer obligatoirement par la médiation d’un texte standardisé (audio-guide, cartel) qui ne répondra pas à vos questions et surtout ne permettra pas forcément à quelqu’un qui ne connaît pas le contexte de le comprendre ? Veut-on une vulgate qui néglige la recherche et l’esprit critique ? La crainte d’une « concurrence » renverrait-elle à une forme de marchandisation du savoir historique comme mémoriel et de la compréhension de la citoyenneté qui en découle ? Si c’est le cas, il y a de quoi se poser des questions.
D’autres choix possibles ?
Des raisons à cela sont avancées, on l’a dit. Outre la concurrence déloyale, les règlements de certains monuments comme le château de Versailles mettent en avant, pour justifier l’existence de ce « droit de parole », l’affluence et la nécessité de gérer les flux. On ne pourrait pas parler à tel endroit, ou y parler trop longtemps en raison du nombre important de personnes. Si ce sont d’importantes questions et des problématiques réelles, on pourrait peut-être envisager d’autres solutions pour y répondre : prévoir un financement plus large de la culture, qui permette d’engager plus de gardiens, donc de diversifier les parcours de visite, d’ouvrir plus de salles, etc. Réduire fortement les jauges pourrait aussi constituer une autre réponse, en mettant fin à une massification qui ne respecte finalement ni le monument, ni ses employés, ni les visiteurs. Les récents déboires du Louvre l’ont parfaitement montré.
On se prend aussi à espérer que ces arguments d’ordre technique ne soient pas l’arbre qui cache la forêt de la peur d’une parole non officielle. On se refuse à y croire. On préfère là avoir surinterprété et espérer qu’on confiance aux citoyens en général et aux enseignants en particulier. L’esprit critique ne signifie pas le rejet du passé, il est au contraire l’une des conditions de sa compréhension et de celle du présent. L’accès à la culture et à la citoyenneté sont de vrais enjeux, au-delà de ce que j’ai vécu.
Une nouvelle fois, je terminerai par les mêmes quelques phrases de Marc Bloch que je citais récemment, Marc Bloch qui va justement entrer au Panthéon. Elles résonnent très clairement :
« Nous formons des chefs d’entreprise qui, bons techniciens, je veux le croire, sont sans connaissance réelle des problèmes humains ; des politiques qui ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l’horreur du neuf. À aucun nous n’apprenons le sens critique, auquel seuls (car ici se rejoignent les deux conséquences à l’instant signalées) le spectacle et l’usage de la libre recherche pourraient dresser les cerveaux. Enfin, nous créons, volontairement, de petites sociétés fermées où se développe l’esprit de corps, qui ne favorise ni la largeur d’esprit ni l’esprit du citoyen. »
« Sur la réforme de l’enseignement », Les cahiers politiques, n°3, août 1943, p. 17 et suiv.
Ce court texte est un billet d’humeur qui exprime une opinion du moment, pas une vérité scientifique.
