Panthéoniser signifie-t-il connaître ? Quelques réflexions sur la future arrivée de Marc Bloch dans le temple des grands hommes

À l’approche de la panthéonisation de March Bloch, prévue pour le 23 juin prochain, quelques réflexions me sont venues à l’esprit, moins sur la décision elle-même que sur ses motivations et ce qu’elles signifient. Premièrement, je n’ai rien à redire sur le choix du personnage, admirable. Au contraire, l’homme et sa vie ont de quoi rassembler et ont encore tant à nous dire : historien de renom, vétéran de deux guerres mondiales, résistant mort sous les balles d’un peloton d’exécution allemand. Il est un modèle d’intégrité et de citoyenneté qui peut parler à chacun d’entre nous. À titre personnel, jeune étudiant de licence d’histoire, j’ai été marqué par ses écrits, qui continuent de m’inspirer.

Je ne souhaite donc pas insister sur ce point ni revenir sur son parcours, qui est connu et suscite encore des travaux de qualité, comme le dernier numéro de la revue Historiens et géographes. Je voudrais plutôt pointer du doigt une forme de discordance que je trouve gênante. En effet, dans le monde de ceux qui ont décidé de son arrivée dans le « saint des saints », on semble oublier que Marc Bloch a aussi été un enseignant, un chercheur, un pédagogue qui a pris part aux débats de son temps. Sur la discipline historique, bien sûr, avec la fameuse école des Annales. Toutefois, il est également intervenu sur le secondaire, ses examens et concours dont les fameux baccalauréat et agrégation. Certains de ses écrits sur le sujet sont durs, mais lucides, étrillant la culture de l’examen, le bachotage, etc.

De plus, dans ses textes écrits pendant la Seconde Guerre mondiale, clandestins, il prend la défense de l’enseignement et de la recherche. Un article daté d’août 1943 dans la revue Les cahiers politiques, alors qu’il est engagé dans la Résistance, qui commence à penser l’après-guerre, est à cet égard éclairant. Il est assez court, a été numérisé sur Gallica et il mérite d’être lu. Non seulement pour son analyse éclairante des maux de l’éducation de son époque et des torts causés par le régime de Vichy, mais aussi car certaines phrases sont d’une brûlante actualité. Je citerai quelques paragraphes :

« Lorsque, ministre de la grande pénitence, Pierre Laval, désireux, avant tout, d’atteindre, par ricochet, les salaires, eu décidé de pratiquer dans les dépenses de la République quelques coupes sombres, on vit, seul entre tous les gouvernements civilisés, le gouvernement français étendre cette épargne aux œuvres de l’intelligence. «  Ce qui nous a toujours frappés chez vos gouvernants, me disait naguère un ami norvégien, c’est le peu d’intérêt qu’ils portent aux choses de l’esprit. » Le mot était dur. On voudrait qu’il cessât, à jamais, d’être mérité…

Il nous faudrait donc des ressources nouvelles. Pour nos laboratoires. Pour nos bibliothèques peut-être plus encore, car elles ont été, jusqu’ici, les grandes victimes (bibliothèques savantes ; bibliothèques dites populaires aussi, dont le misérable état, comparé à ce que nous offrent l’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne même, est une des pires hontes de notre pays). Qui a pu sans mélancolie feuilleter le catalogue d’une bibliothèque d’une grande ville, pour ne pas parler des petites et y mesurer l’amenuisement progressif des achats, la décadence de la culture depuis une cinquantaine d’années ? La bourgeoisie dite éclairée ne lit plus guère ; et ceux qui, issus de milieux moins aisés ne demanderaient qu’à lire, les livres ne viennent pas les solliciter. Pour nos entreprises de recherches, pour nos universités, nos lycées et nos écoles, où il convient que pénètrent l’hygiène et la joie, la jeunesse a le droit de ne plus être confinée entre des murs lépreux, dans l’obscurité de sordides in-pace. Il nous en faudra aussi, disons-le sans fausse honte, pour assurer à nos maîtres de tous les degrés une existence non pas luxueuse certes (ce n’est pas une France de luxe que nous rêvons), mais suffisamment dégagée des menues angoisses matérielles, suffisamment protégée contre la nécessité de gagne-pain accessoires pour que ces hommes puissent apporter à leurs tâches d’enseignement ou d’enquête scientifique une âme entièrement libre et un esprit qui n’aura pas cessé de se rafraîchir aux sources vives de l’art ou de la science. »

[…]

D’où deux résultats également déplorables. Le premier est que nous préparons mal à la recherche scientifique ; que, par suite, cette recherche chez nous périclite. Interrogez à ce sujet un médecin, par exemple, ou un historien ; s’ils sont sincères leurs réponses ne différeront guère. Par là, soit dit en passant, notre rayonnement international a été gravement atteint : en beaucoup de matières, les étudiants étrangers ont cessé de venir chez nous, parce que nos universités ne leur offrent plus qu’une préparation à des examens professionnels, sans intérêt pour eux. D’autre part, à nos groupes dirigeants, trop tôt spécialisés, nous ne donnons pas la culture générale élevée, faute de laquelle tout homme d’action ne sera jamais qu’un contremaître. Nous formons des chefs d’entreprise qui, bons techniciens, je veux le croire, sont sans connaissance réelle des problèmes humains ; des politiques qui ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l’horreur du neuf. À aucun nous n’apprenons le sens critique, auquel seuls (car ici se rejoignent les deux conséquences à l’instant signalées) le spectacle et l’usage de la libre recherche pourraient dresser les cerveaux. Enfin, nous créons, volontairement, de petites sociétés fermées où se développe l’esprit de corps, qui ne favorise ni la largeur d’esprit ni l’esprit du citoyen. »

« Sur la réforme de l’enseignement », Les cahiers politiques, N°3, août 1943, p. 17 et suiv.

Si certains passages ne sont clairement plus de notre temps, il me semble que ce qui est dit sur le manque de moyens de l’université, de l’éducation en général, voire du mépris de la recherche n’ont pas pris une ride. Pour le reste, je renvoie le lecteur au reste de l’article, fort intéressant. Ainsi, à l’heure où on se pose la question de savoir si le système universitaire est au bord de la faillite, où le personnel politique a rarement fait un doctorat (méconnaissant ainsi la recherche et ses enjeux), où la crise des vocations dans l’éducation est sévère et où les crédits semblent manquer de partout pour la culture, on peut s’interroger. Connaît-on vraiment ou veut-on vraiment connaître celui qu’on va panthéoniser ?

D’un côté on lui rend hommage et de l’autre on semble ignorer qui il était, ce qu’il a écrit, ce qu’il a préconisé, soit des souhaits en contradiction avec les choix budgétaires de ces dernières années concernant l’enseignement et la recherche. Certes, cette volonté de le panthéoniser nous renseigne plus sur notre époque que sur les années 1940. Ces cérémonies, bien que portant sur le passé, sont faites pour parler aux vivants et montrent ce que le présent considère comme important.

Toutefois, comme l’écrit bien Patrick Gueniffey : jamais le culte des grands hommes imaginé par la Révolution n’a conquis les cœurs et les esprits. Les cérémonies sont souvent froides et compassées, ennuyeuses. Les personnalités sont statufiées pour être mieux oubliées par la suite : c’est là le résumé de l’histoire du Panthéon : terne et froide comme la grandeur lorsqu’elle n’est pas incarnée1. Le constat est sombre. On se prend donc à rêver que l’avenir fera mentir ces lignes et que ce soit l’occasion de redécouvrir les écrits du grand penseur qu’il a été, avant de les mettre enfin en application.

1 GUENIFFEY Patrice, Napoléon et de Gaulle. Deux héros français, Paris, Perrin, 2017, p. 300-301.

Ce court texte est un billet d’humeur qui exprime une opinion du moment, pas une vérité scientifique.

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