Les Soviétiques en guerre : 1939-1949. Recension de l’ouvrage d’Alexandre Sumpf

Paru le 11 septembre dernier chez Tallandier, Les soviétiques en guerre. 1939-1949 est un volumineux ouvrage de l’historien Alexandre Sumpf, professeur à l’Université de Strasbourg. Fin connaisseur de la Russie et de l’URSS il livre ici une somme monumentale de 624 pages sur un sujet qu’on pourrait croire épuisé, proche de nous, mais en fait finalement rarement traité de manière totale en langue française. En dix-sept chapitres mêlant adroitement chronologie et thématique l’auteur entreprend à la fois un récit des années de guerre côté soviétique, mais démêle également les ressorts de la mobilisation de la société de l’époque stalinienne, tout en revenant sur des aspects moins connus, comme la mise à contribution des détenus des camps du Goulag.

Veillées d’armes à l’est

Tout d’abord, malgré les dates affichées sur la couverture de l’ouvrage, l’historien prend le temps, et c’est heureux, d’expliquer l’entre-deux-guerres côté soviétique. L’URSS, bien que victorieuse de la guerre civile russe, est dans un état déplorable à tous les points de vue, y compris militaire. L’auteur explique bien comment le pays de Lénine et de Staline tente de reforger son outil guerrier, notamment en collaborant l’Allemagne de Weimar (traité de Rapallo) ou en opérant un effort doctrinal conséquent (réflexion sur l’art opératif, entre tactique et stratégie). Certaines avancées techniques sont aussi discutées (lances-fusées) et replacées dans leur contexte.

Celui-ci consiste, à partir des années 1930, dans une terrible désorganisation et improvisation à tous les points de vue. Les choix désastreux du dictateur et de sa « grande terreur » (liquidation de nombreux officiers, bouleversement des productions industrielles…) et leurs conséquences en termes militaires sont clairement exposés et discutés. Les tentatives de réhabilitation de Staline après 1945 ne tiennent pas un seul instant face à un discours sérieux d’historien comme c’est ici le cas. Or, le livre est nourri de nombreuses lectures et archives, en partie citées à la fin de l’ouvrage. Malgré cela, on aurait tout de même aimé une présentation plus exhaustive des sources utilisées.

Ce point n’entache en rien la qualité des différentes séquences de l’ouvrage, dont les suivantes reviennent sur le pacte germano-soviétique et ses conséquences territoriales. On comprend tout d’abord très bien la volonté stalinienne de gagner du temps à l’été 1939 en s’entendant avec Berlin. Lâché par des alliés incapables d’une vraie alliance et moins dupe des Allemands qu’on l’a souvent dit, il sait très bien que l’URSS va être attaquée tôt ou tard. Alexandre Sumpf explique longuement ce point et plutôt qu’il s’est mépris sur le moment et est resté sourd aux avertissements, pourtant assez clairs. Reste que, dans l’intervalle, il entend de récupérer à moindre frais des territoires anciennement possessions tsaristes (les pays Baltes) ou perdus pendant la guerre soviéto-polonaise de 1919-1920.

Leur prise de possession extrêmement brutale est l’occasion d’y imposer le communisme soviétique comme de tenter de se débarrasser d’éléments nationalistes baltes, polonais ou ukrainiens, le paroxysme étant constitué par le fameux massacre de Katyn, fort bien documenté. La « drôle de guerre » à l’est n’a donc rien de sympathique et son caractère très violent est bien retranscrit. À tous les instants le récit est appuyé par des témoignages de simples soldats, partisans, infirmières, qui sont commentés et intégrés dans un texte très plaisant à lire et sans jargon excessif. La synthèse entre universitaire et grand public, si importante, est parfaitement atteinte ici à mon sens.

La « grande guerre patriotique »

Le cœur du sujet reste bien sûr constitué par les années de guerre, soit 1941-1945. L’auteur fait tout d’abord un sort aux décisions désastreuses de Staline dans les mois qui précèdent l’attaque allemande. Il montre bien que ses changements dans le dispositif défensif ont accentué la catastrophe du début de la guerre. L’état d’impréparation des forces armées est assez flagrant et on reste abasourdi de la mobilisation rapide et totale d’une société pourtant brutalisée par des décennies d’une dictature sanglante. Le pays est sauvé par un ensemble de facteurs et de décisions collectives comme individuelles. Ainsi, de nombreux réflexes patriotiques russes jouent, mais également de bonnes décisions (laisser les militaires effectuer leur travail, desserrer quelque peu l’étau totalitaire) et une grande arrogance des Allemands, sûrs de faire tomber l’URSS en quelques mois.

Ces choses-là sont certes connues d’un lecteur averti, mais on connaît bien moins de nombreux points en Occident. Ainsi, la réalité de la mobilisation des femmes est très bien expliquée. Le livre montre à la fois leur investissement massif à la fois à l’arrière et au combat, mais aussi la forte misogynie à laquelle elles font face, mâtinée de nombreuses violences. Parfois mises en avant par certains récits, ou films plus tardifs, elles ont en fait été invisibilisées après-guerre et ce de manière délibérée. De plus malgré l’habillage internationaliste, l’URSS conserve de nombreux réflexes de l’époque impériale russe : une condescendance pour les peuples non-Russes, un culte de l’autorité des officiers, un mépris de ceux-ci pour leurs soldats. L’auteur montre bien ces permanences et redit toute la place que les minorités ethniques d’URSS ont prise dans la guerre, mais aussi les violences qu’elles ont subies (notamment les « Allemands de la Volga »).

De nombreuses pages sont par ailleurs consacrées à la transformation des républiques soviétiques autres que celle de Russie, confrontées à l’arrivée de centaines de milliers de déplacés, mais aussi d’usines, de cadres en provenance des territoires envahis. Leur transfert très violent a constitué une des clés du succès, mais à un prix terrible à payer. La recomposition interne du pays qui en découle est ici très intéressante à suivre. Certains points peu connus font en outre l’objet de chapitres bienvenus, comme celui sur le système concentrationnaire et son utilisation dans l’effort de guerre, mais aussi le rôle important  joué par l’aide alliée, systématiquement minimisée en URSS puis en Russie post 1991.

Enfin, le phénomène de « totalité » de la guerre est très présent. Le livre est magistral dans l’explication de la partie d’anéantissement, de caractère total du front de l’est. Les théories racistes et xénophobes nazies y trouvent un champ d’application inégalé, qui s’exercent en en premier lieu à l’encontre des juifs soviétiques, mais aussi des Tziganes et, à des degrés moindres, des partisans, des membres du parti communiste, des handicapés physiques et mentaux. La mise en place de la Shoah et son déroulement occupent la place nécessaire dans l’ouvrage, mais on comprend aussi que tous les Slaves tombés aux mains des Allemands sont promis à un sort peu enviable. S’ils ne sont pas tous systématiquement massacrés et gazés, le pillage de leurs biens, la destruction de leurs villages et le sort misérable des prisonniers de guerre sont fort bien expliqués. Je d’ailleurs conseille la lecture-miroir du Monde nazi chez le même éditeur, qui permet de saisir l’ampleur de la chose. En parallèle, le professeur Sumpf retrace les résistances mais aussi les collaborations soviétiques. Il donne à la fois d’intéressants chapitres sur les partisans et leur rôle dans la guerre, mais il montre aussi que, contrairement aux discours de propagande, des groupes entiers travaillent avec l’Axe. Pour ne pas mourir de faim, mais aussi par conviction idéologique ou antisémitisme. Ainsi, le génocide est aussi rendu possible par la participation de groupes de policiers ukrainiens ou de populations locales, qui en profitent pour piller les biens des gens assassinés.  

De la victoire à nos jours

A partir de 1943, la vapeur commence à se renverser. La mobilisation totale de la société soviétique, sa concentration sur quelques modèles éprouvés de chars et d’avions, l’aide alliée, le développement de nouveaux fronts et les erreurs de l’Axe permettent de libérer peu à peu le territoire de l’URSS. On suit certes l’Armée rouge de Stalingrad à Berlin, en passant par Koursk, Kiev et Varsovie… Mais aussi la police politique (NKVD) qui réinstalle le communisme là où il avait disparu (retour violent des fermes collectives…), « filtre » les prisonniers de guerre soviétiques retrouvés et réoccupe les territoires conquis entre 1939 et 1941 (est de la Pologne, pays Baltes, région de Vyborg, Bessarabie). La pression exercée sur ces territoires et leurs populations est terrible et n’est pas masquée.

Ensuite, à partir de 1944-1945, l’Europe de l’est et centrale est moins « libérée » que conquise. L’entrée en territoire hongrois ou allemand s’accompagne de pillages, de viols de masse, de violences en tout genre, alimentées par un désir de vengeance comme une propagande antiallemande virulente. En Pologne ou ailleurs, la guerre froide se dessine déjà, avec une mainmise très rapide sur la vie politique locale avant un basculement dans l’orbite de Moscou. En outre, Staline tient absolument à entrer en guerre contre le Japon moribond, pour venger l’affront de 1905 et les territoires perdus par le tsar, ce qui n’est pas oublié.

L’un des grands mérites de l’ouvrage est de ne pas s’arrêter là et de continuer jusqu’en 1949 et même au-delà. En effet, il dresse le bilan humain et matériel de ces années de guerre, s’arrête sur les procès de Nuremberg et analyse la mise en coupe réglée d’une partie de l’Europe… Mais aussi la démobilisation, avec son cortège d’oubliés (blessés, invalides, femmes, peuples non-russes) et de mécontents (beaucoup croyaient à une libéralisation du régime).

Il montre également comment Staline réimpose un régime de terreur dès 1946 et liquide ses opposants réels ou imaginaires (le plus souvent). Le régime se débarrasse ainsi de vétérans gênants et s’attaque à des groupes ayant beaucoup œuvré à la victoire, comme les juifs soviétiques, objets d’une campagne antisémite en 1948. Le dictateur, bien que Géorgien, adopte un point de vue « Grand-Russe » stéréotypé, qui écrase les réalités locales, même si au-delà du discours, certains changements de regard ont parfois lieu dans les territoires (vétérans respectés en Asie Centrale par exemple). Enfin, la mémoire du conflit jusqu’en 2023 est expliquée, en Russie et dans les pays issus de l’ancienne URSS. On comprend beaucoup de choses sur les affrontements d’après 1991, jusqu’à la guerre en cours, et sur la Russie post-soviétique.

Il s’agit donc, à mon sens d’un ouvrage magistral. Une somme sans concessions, sans objets « gênants » passés sous silence, car il n’y en a pas pour l’historien. Tout au long du texte, d’utiles cartes complètent le propos mené de main de maître et qui tient en haleine de bout en bout. Je regrette jusque que beaucoup de coquilles ressortent dans le livre, qu’il faudrait corriger dans les futures réimpressions.

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