La Bataille de Gaulle : une fresque globalement réussie

Visionnables en ce moment dans les salles obscures de France et de Navarre, les deux volets du film La bataille de Gaulle réalisés par le polymathe Antonin Baudry bénéficient d’un accueil du public plutôt favorable. Ils font aussi couler beaucoup d’encre numérique. J’ai ainsi repéré plusieurs critiques assez acérées de la part de collègues historiens, ce qui a renforcé ma curiosité et mon envie de le regarder. Après avoir vu coup sur coup les deux films, j’ai voulu apporter à mon tour mon grain de sel, bien que je ne sois pas spécialiste du gaullisme. Pourtant, en tant qu’historien et qu’enseignant, j’ai trouvé que certains aspects manquaient dans les recensions que j’ai lues, notamment sur les plans pédagogiques et mémoriels. Or, je les pense importants et essaierai de les détailler dans cette chronique.

Une grande fresque à la mise en scène réussie

Tout d’abord, rappelons quelques bornes : les deux films évoquent le destin du général de Gaulle et de ceux qui l’ont suivi, de l’attaque allemande de mai 1940 au 11 novembre 1944, date d’une commémoration symbolique à l’arc de triomphe en présence de Charles de Gaulle et de Churchill. Ainsi, nous ne suivons pas l’unique point de vue de l’officier en rupture de ban, mais également de plusieurs figures de la France libre, mouvement qu’il créée dans des conditions très difficiles, avec très peu de soutiens. À ce point de vue, le titre du film est assez bien trouvé et, malgré le mot de « bataille » et des bandes-annonces tapageuses, il y a en fait assez peu d’affrontements militaires proprement dits, à l’exception de certains combats restés célèbres, comme l’affrontement de Bir Hakeim en 1942.

Un peu plus de cinq heures pour traiter tout ceci, c’est à la fois peu et beaucoup. Ainsi, le début du film est assez (trop ?) rapide. Malgré quelques belles scènes concernant la bataille de Montcornet, on voit insuffisamment l’officier de 1940 et ses hommes. Charles de Gaulle n’est pas formellement présenté ni ses motivations ne sont expliquées. L’enchaînement des événements et des décisions, écheveau très complexe qui conduit à l’appel du 18 juin, est lui aussi expéditif. Ce sentiment d’urgence se retrouve à la fin du deuxième volet, le traitement des faits allant du débarquement en Normandie à la libération de Paris étant, à mon sens, trop succinct. On y perd en compréhension d’autant plus que beaucoup de personnages sont hâtivement introduits, alors que leurs noms parleront peu au grand public (René Pléven, l’amiral Muselier…).

Cela dit, l’ensemble se tient bien. Il s’agit d’une belle et longue fresque où l’on ne s’ennuie pas. La naissance de la Résistance extérieure, ses débuts héroïques en Angleterre et en Afrique sont illustrés de façon saisissante, comme sa consolidation ultérieure. Suivre les « aventures » de la colonne Leclerc et des unités françaises du général Koenig, en alternance avec les passes d’armes de bureau entre de Gaulle et Churchill ou Roosevelt, tient en haleine. Certaines scènes d’intérieur, qui reconstituent des entrevues, des conférences interalliées sont frappantes de vie, et pas moins réussies que les batailles dans le Fezzan ou en Tunisie. On les apprécie, car pleines de lumière, de fumées de cigares et de personnes qui vont et viennent, dans une tension palpable.

Les moyens sont à la hauteur des ambitions, les matériels et les uniformes globalement respectueux de l’époque et la musique soutient efficacement l’ensemble. Je ne me prononcerai que difficilement sur le jeu d’acteurs, n’étant pas critique de cinéma. Toutefois, j’ai trouvé que le côté bougon et parfois retors de Churchill était plutôt réussi, à l’instar de la raideur gaullienne ou des courtes vues du général Giraud, interprété par un Thierry Lhermite que j’ai eu plaisir à voir ici en dehors de comédies potaches. L’obsession de l’homme du 18 juin pour la sauvegarde et la restauration de la souveraineté françaises, sûrement la vraie « bataille de Gaulle », sont le fil rouge des deux films et est aussi bien retranscrite.

D’inévitables raccourcis et erreurs… Pour une vision globale qui sonne plutôt juste

Bien sûr, tout ceci ne se fait pas sans raccourcis et erreurs. L’un des biographes du général, Arnaud Teyssier, les a relevées dans un article donné au Point et auquel je vous renvoie. S’il est certain que plusieurs épisodes m’ont également interpellé (le traitement de la figure de Bonnier de la Chapelle ou Jean Moulin qui donne quasiment des ordres à de Gaulle dans le deuxième volet), j’aimerais ne pas répéter ce qui a été dit et attirer l’attention sur d’autres aspects.

En effet, la qualité d’un film historique ne tient pas qu’à son respect le plus strict de l’histoire, mais aussi à la façon dont il la représente et pourquoi il le fait. Or, malgré des fautes et l’absence de certains épisodes fondateurs (où est le serment de Koufra ?), ce qui est présenté de la France libre est loin d’être ridicule. Il ne s’agit pas d’une vision à charge ou hagiographique. D’un côté, le film n’est pas pétainiste ou giraudiste, de l’autre de Gaulle n’est pas présenté comme un être parfait. Les grandes difficultés de la France libre, puis France Combattante à partir de juillet 1942, ne sont pas masquées. Non seulement les démêlés avec Churchill et Roosevelt sont bien présents, mais également les divisions entre Français. De ce point de vue, la partie du deuxième volet consacrée à la présence puis mise à l’écart progressive de Giraud est très réussie.

De plus, les combattants français libres apparaissent à l’écran dans toute leur diversité : troupes coloniales, infirmières (les Rochambelles), bataillon du Pacifique, légionnaires, marins, pêcheurs de l’île de Sein, anarchistes espagnols… On aperçoit même l’ambulancière Susan Travers. Tous sont à un moment ou un autre présents, même si le non-initié aura peut-être du mal à savoir de qui on parle. En outre, leur difficile amalgame avec les troupes d’Afrique du Nord en 1943 et leurs relations contrastées avec l’allié américain ou la Résistance intérieure ont également droit à un temps d’écran. On peut toujours faire le reproche que tel groupe n’est pas assez représenté, qu’on ne voit pas tel autre (Normandie-Niémen)… Mais cela paraît difficile de tout dire dans le cadre de deux films qui brossent un portrait d’ensemble, sous peine de saupoudrage.

Or, ils ne manquent pas non plus de détails historiques très précis et très vrais. Pêle-mêle, j’ai apprécié de voir le nom de Paul Morand rayé par de Gaulle de la liste d’un potentiel comité (l’écrivain est rentré en France en 1940), de lire un journal américain se moquer du Secrétaire d’État Cordell Hull après l’affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon (The so-called Secretary of State lui a-t-on dit après qu’il ait parlé des so-called Free French), d’entendre de vraies répliques de Churchill ou de Gaulle (sur le soldat inconnu, etc). Ce sont certes des détails pour les initiés, mais c’est ce qui fait aussi la profondeur d’un film. Je retiendrai donc une photo de groupe assez réussie, ce qui m’amène à un dernier point.

Mémoire et prolongements

En effet, cette illustration est non seulement assez mesurée, mais elle vient aussi combler un vide cinématographique. Il ne s’agit pas là de raconter l’histoire des films français consacrés à la Seconde Guerre mondiale : je vous renvoie à Marc Ferro et à d’autres. Je rappellerai seulement que très peu se sont attaqués à Charles de Gaulle et à la France libre. À la fois car le personnage est difficile à traiter, mais aussi car son mythe de la « France résistante » après 1958 a longtemps empêché qu’on s’y attaque de manière mesurée. Cela a aussi fait peser une chape de plomb sur le régime de Vichy et la collaboration, qui n’ont pas pu trouver d’exutoire mémoriel pendant longtemps. À partir des années 1970, des cinéastes de grand talent ont commencé à traiter le sujet remarquablement : Section spéciale de Costa-Gavras, les films de Louis Malle et bien d’autres, je ne chercherai pas ici l’exhaustivité. Or, paradoxalement, cela a conduit à peu parler du chef de la France libre, même s’il y a eu très tôt de bons films sur la Résistance (Un homme de trop, toujours de Costa-Gavras). On remarquera bien entendu le De Gaulle de 2019 avec Lambert Wilson, mais celui-ci est centré sur l’appel du 18 juin.

De ce point de vue, les deux La bataille de Gaulle constituent un précédent positif. Certes, je lis dans des critiques qu’on y voit peu Pétain et le régime de Vichy, mais faut-il rappeler que le film porte avant tout sur de Gaulle ? Il paraît sain de faire également des films sur une partie un peu plus reluisante de l’histoire de France dans la Seconde Guerre mondiale. Il est ainsi utile de donner vie à des personnages rarement traités (Leclerc, Koenig…) à l’écran. Certes, on parle de choses très connues des historiens, mais plus forcément du grand public. Or, il s’agit de protagonistes d’événements marquants qui peuvent parler au citoyen de 2026. D’ailleurs, ils restent encore commémorés, et il en demeure une trace matérielle, y compris dans le paysage urbain, sans qu’on sache souvent pourquoi (pont et station de métro Bir-Hakeim…). De ce point de vue, le cinéma a toute son utilité et peut faire connaître ces faits, comme des travaux plus scientifiques, à l’instar du livre de Julian Jackson, clairement cité et reconnu de la communauté historienne. Enfin, il est bien de rappeler que la France Libre trouve aussi son origine dans le ralliement de certains territoires africains comme le Tchad et n’est pas une création ex nihilo… Même si on aurait aimé un peu plus de contextualisation (citer le nom de Felix Eboué au moins), on peut envisager des prolongements en classe, en histoire comme en EMC et faire le lien avec d’autres chapitres, notamment sur la décolonisation.

Malgré les quelques réserves émises, pas toujours remises en perspectives par les commentateurs, je trouve à titre personnel le film réussi à de nombreux points de vue et intéressant. Oserait-on terminer en disant aussi que voir quelques figures françaises plutôt positives dans le contexte dont il est question, bien mises en scène qui plus est, fait tout simplement du bien ? Aller au cinéma, ce n’est pas toujours voir des films de niche, de grandes fresques plus accessibles conservent tout leur intérêt.

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