Un relatif vide historiographique en train d’être comblé
Si la production historiographique française est prolixe concernant la Révolution et l’Empire, il est pourtant de nombreux aspects qui ont longtemps été négligés. C’est notamment le cas de l’intérêt des différents gouvernements révolutionnaires pour les îles britanniques et les expéditions militaires menées en direction de l’Irlande ou du Pays de Galles. Plusieurs explications peuvent être apportées : ces tentatives ont été conduites à une époque où la France brillait davantage sur terre que sur mer. De plus, elles ont toutes été des échecs, ce qui attire toujours moins l’attention que des victoires. Enfin, malgré d’importants moyens à certains moments, notamment en 1796, elles n’ont pas mobilisé les armées navales et terrestres les plus importantes de l’époque.
Pourtant, ces essais de débarquement en terre ennemie sont loin d’être anecdotiques. Ils s’ancrent dans une très longue époque moderne et suivent ceux réalisés sous l’ancien régime, dont j’ai fait une présentation synthétique ici. En outre, ils visent directement le cœur du plus formidable ennemi de la France pendant la « seconde guerre de cent ans » (de Louis XIV à 1815), ce qui en fait un objet d’étude intéressant. Ces points ont finalement conduit les chercheurs à proposer des articles et des ouvrages sur le sujet, qui fleurissent depuis plusieurs années, ce dont on ne peut que se réjouir. J’avais ainsi recensé il y a quelque temps la biographie du général Humbert, homme clé de la descente en 1798 en Irlande. J’aimerais à présent revenir sur l’étude conduite par Maxime Reynaud, qui revient sur le même débarquement, étudié pour lui-même et pas à travers la biographie de l’un de ses acteurs.
Un début grevé par de nombreux clichés
Disponible chez Passés Composés depuis 2024, le livre de 284 pages porte le titre alléchant de La dernière invasion. 1798, quand la France révolutionnaire débarque dans les îles Britanniques. Il est construit assez logiquement de manière chronologique, même si deux chapitres (le 7 et le 12) reviennent de façon thématique sur l’organisation de la brève république irlandaise instaurée par les Français et sur la mémoire de l’événement en France, au Royaume-Uni et en Irlande. L’auteur, diplomate, a déjà publié un livre chez le même éditeur, sur un sujet totalement différent, La Première Guerre mondiale dans le Pacifique. Son travail s’ouvre par un chapitre sur le contexte des guerres de la Révolution, que j’ai trouvé très général et assez loin du sujet. L’intérêt ancien de la France pour les îles britanniques de manière globale et pour l’Irlande en particulier aurait mérité ici d’être traité et davantage ancré dans la longue durée. Ainsi, outre le débarquement réussi à l’époque de Louis XIV (brièvement évoqué), l’aide modique apportée par Louis XV au prétendant Stuart « Bonnie Prince Charlie » (1745-1746) en Écosse sont des exemples importants de descentes françaises dans les îles britanniques. De plus, énormément de projets, parfois aboutis mais victimes de mauvaises conditions météorologiques, ont fleuri tout au long du XVIIIe siècle et auraient pu être plus reliés au sujet, comme l’emploi précoce et régulier de soldats irlandais (les « oies sauvages »). Quelle mémoire, quels acteurs, quelle expérience en restait-il en 1798 ? Les échecs finaux peuvent aussi se lire à la lumière des précédents…

Plus grave, l’auteur fait une présentation de l’Irlande assez caricaturale. Premièrement, l’île n’est pas une vice-royauté comme cela est dit, mais bel et bien un royaume, dont le souverain est celui de Grande-Bretagne et ce jusqu’à l’acte d’union de 1800. Après cette date, l’ensemble devient le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. Le vice-roi, car il y en a bien un, est celui qui y représente le roi (ou la reine). Il est nommé par lui mais réside généralement à Londres, la réalité du pouvoir étant exercée sur place par le Lord-Lieutenant.
De plus, la société est moins binaire que ce qu’on lit, soit d’un côté un peuple catholique de toute éternité, descendant des Celtes, qui ferait face, de l’autre, à des envahisseurs anglais et écossais, protestants (p. 31). Ce faisant, il reprend les meilleurs clichés des nationalistes irlandais du XIXe siècle, qui ont créé l’image d’un peuple uni et « chimiquement pur » face aux Britanniques. Toutefois, les auteurs ont montré une réalité beaucoup plus complexe : je me bornerai à citer l’important Irish Freedom de Richard English, absent de la bibliographie. Sans rentrer dans des considérations trop longues sur le degré de caractère celtique de l’Irlande, on rappellera que cette terre a connu de nombreux mouvements de population depuis l’Antiquité. Citons pêle-mêle des arrivées depuis le continent, notamment de la future Bretagne mais pas seulement, un peuplement d’origine viking, mais aussi et surtout de l’Angleterre catholique. En effet, bien des descendants des premiers envahisseurs anglo-normands sont restés en Irlande. On les a nommés les olde English, pour les distinguer des colons suivants, arrivés à l’époque élisabéthaine et après. Or, beaucoup sont restés fidèles à Rome après la Réforme protestante. Avec le temps, ils ont fini par se fondre dans la population irlandaise. Quant aux seconds, ils connaissent de vraies divisions, entre Anglais, Gallois et Écossais, presbytériens et anglicans, fractures juste citées. Il s’agit donc d’une société bien plus complexe que ce qui est présenté. Un temps moyen manque ici, qui fasse le lien entre l’époque médiévale, moderne, et le XIXe siècle qui s’annonce.
Pareillement, les soubresauts de la Révolution française en Irlande font l’objet de considérations qui manquent de précision. L’auteur rappelle avec justesse que 1789 est plus admirée que 1793, que le côté anticlérical de la Révolution fait peur aux très catholiques irlandais… Toutefois, la présentation des structures patriotiques irlandaises mériterait elle aussi davantage de nuance. Il faut là rappeler que beaucoup de nationalistes locaux ne prêchent tout d’abord pas forcément une indépendance politique, du moins les premières années. Une autonomie législative leur aurait au départ convenu. Une part importante sont d’ailleurs des protestants, ce qui peut surprendre. Là encore, l’image idéalisée de catholiques toujours opposés aux protestants emprunte beaucoup aux clichés du XIXe siècle, certes fondés sur une certaine réalité. Si après 1815 la fracture entre les deux religions est plus grande qu’avant au sein des mouvements patriotiques, les United Irish de 1798 (et plus encore de 1791) sont plus multiculturels et multiconfessionnels que les futurs Fenians, par exemple. La fixation des identités est plus tardive et se joue justement beaucoup avec la Révolution, qui amène une radicalité, convertit bien des nationalistes au républicanisme (ce qui est rappelé). Malgré cela, cette barrière n’est jamais totalement étanche, comme le prouve la présence ultérieure dans les rangs des nationalistes irlandais d’un Roger Casement, protestant. Finalement, l’enchaînement des faits et la radicalisation de l’affrontement franco-britannique après 1792, comme de la répression très dure des premières demandes irlandaises d’autonomie, assez modérées, jouent ici pour beaucoup.
Une expédition bien racontée
Si le contexte mériterait donc d’être en partie revu et précisé par l’auteur, cela ne veut pas dire que le livre soit dénué d’intérêt, au contraire. En effet, la préparation des expéditions de 1796 et de 1798 fait l’objet d’un traitement convaincant. Les forces en présence sont bien décrites, ainsi que les nombreux ratés côté français, alors qu’il existait une réelle fenêtre d’ouverture. Un récent ouvrage chez le même éditeur vient de le rappeler : la marine française de la Révolution n’était pas si incapable que cela. De plus, même la toute-puissante Royal Navy n’était pas en mesure d’empêcher toute atteinte contre le territoire britannique. Certes, si c’est une tempête qui a dispersé l’expédition de Hoche en 1796, deux ans plus tard c’est plutôt le manque de volonté politique du Directoire, les yeux tournés vers Bonaparte et l’Égypte, qui a joué à plein. Le régime voyait dans l’île d’Émeraude une utile diversion, guère plus.
Ainsi, les moyens mis à disposition (quelques milliers d’hommes) et leur fractionnement en cinq expéditions grèvent-ils toute possibilité de réel succès dès le départ, surtout car la révolte des Irlandais a déjà été écrasée par Londres quand les navires français appareillent pour venir à leur secours. Malgré cela, on est frappé des succès initiaux du général Humbert, débarqué avec un gros millier d’hommes dans le comté du Mayo, à Kilcummin. Il s’agit de la partie centrale du livre et de la plus réussie. L’auteur raconte et explique bien le déroulement de cette campagne désespérée de quelques semaines, s’arrête avec justesse sur le recrutement difficile de soldats sur place, revient sur l’embryon d’institutions installées par le général français… Tout en alternant les points de vue et en décrivant la peur panique ressentie par les autorités britanniques, certaines de faire face à une immense expédition, se méprenant jusqu’au bout sur les effectifs adverses. Le commandant britannique, Cornwallis, finit par obtenir une force démesurée de 100.000 hommes, certes de valeur inégale suivant les unités, mais dépassant de loin les Français et les quelques milliers de ralliés irlandais.
Humbert en est parfaitement conscient, mais bon tacticien, il se révèle un mauvais stratège. Maxime Reynaud parle longuement de ses erreurs d’appréciation, qui finissent par le conduire directement « dans la gueule du loup » jusqu’à devoir se rendre en septembre 1798, seulement quelques semaines après avoir débarqué. Auparavant, il aura réussi l’exploit de bousculer les Britanniques à de nombreuses reprises, notamment dans la fameuse bataille de Castlebar, où 700 franco-irlandais réussissent à faire fuir dix fois plus d’ennemis, surtout pour des raisons psychologiques. Le livre ne se contente pas d’en faire le récit et explique les violences systématiques de la part des unités britanniques envers les Irlandais, mais aussi les ambivalences des autorités locales, partagées entre un désir de libération et des craintes de représailles, bien réelles. Des chiffres, pas toujours remis en perspective, permettent de se faire une idée de l’ampleur de la répression (jusqu’à 30.000 morts irlandais) et de la différence de traitement entre militaires français capturés et Irlandais considérés comme rebelles, traîtres à la couronne, et le plus souvent massacrés ou jugés expéditivement.
Quelques cartes complètent le propos, mais il est dommage qu’elles restent au niveau général et descendent peu à l’échelle locale, ce qui aiderait à suivre le parcours de l’armée franco-irlandaise. Par ailleurs, après le récit des événements on apprend le devenir des principaux acteurs ainsi que les conséquences à court et moyen terme en Irlande. Il est juste dommage que le portrait d’Humbert ne soit pas nourri de la biographie dont je parlais au début, qui, sans être parfaite, représente une somme récente sur le sujet. Malgré cela, nous sommes en face d’un bon récit, intéressant, n’oubliant pas les aspects économiques, sociaux ou religieux.
Il reste possible de le relier davantage au contexte plus global, en évacuant des anecdotes qui n’apportent que finalement peu à l’ensemble et en expliquant à l’inverse certaines récurrences. Ainsi, l’auteur dit à plusieurs reprises que l’expédition rencontre des prêtres irlandais qui parlaient français, du fait de leurs études effectuées en France… Sans dire que c’était courant avant la création du séminaire de Maynooth en 1795. Il était auparavant difficile d’être formé en Irlande même, le catholicisme étant juste toléré (ce qui est dit). En outre, la vision qu’avaient les Français de l’Irlande est présente, mais en filigrane. Il faudrait préciser que beaucoup n’en avaient qu’une vague idée avant de s’y rendre, ce qui peut expliquer certaines réactions. Pareillement, que savaient la plupart des soldats écossais, gallois et anglais de ces régions présentées comme sauvages, rétives à l’autorité, papistes et rebelles ? Cette « préparation mentale » a pu jouer un rôle dans le déchainement de violence envers les locaux. Ainsi, Richard English rappelle justement que l’Irlande était traitée comme une quasi-colonie, malgré son statut…
Mémoire et postérité
Enfin, le livre se termine par une évocation de la mémoire et de la postérité des événements de 1798, dans les trois pays concernés : Irlande, France, Royaume-Uni. Sans surprise, elle est la plus vivace dans le premier des trois, surtout dans les régions ayant connu les combats. On est frappé de voir que ces faits marquent les esprits jusqu’au XXe siècle. Certains lieux deviennent l’objet de pèlerinages patriotiques, les nationalistes irlandais font référence à « The year of the French » jusqu’à l’indépendance, voire au-delà. De nos jours, une forme de tourisme mémoriel franco-irlandais a même lieu, dont parle justement l’auteur. Par ailleurs, des chansons et mélodies sont écrites, certaines reproduites dans le livre, étrangement dans leur traduction française. Il y a donc une grande production culturelle autour de ces événements pourtant brefs. Malheureusement, l’auteur prend plus de temps à accumuler les anecdotes autour de la découverte de telle ou telle tombe de soldat français ou à cataloguer les épisodes folkloriques qu’à analyser précisément cette mémoire irlandaise.
À le lire, on comprend pourtant entre les lignes qu’elle est sélective, ce qui est logique : elle insiste sur le caractère héroïque des combattants, sur leur sacrifice, sur le courage des soldats français… Tout en oubliant les ambiguïtés de leur présence en Irlande : simple diversion, pas forcément dénuée de clichés sur la « verte Erin », faite avant tout pour servir le régime français de l’époque, etc. En revanche, il est assez logique que le traitement de la mémoire côté français ou britannique soit bref, car cette expédition – ratée – n’a pas vraiment laissé de grands souvenirs en France ou outre-Manche. On se serait peut-être attendu à plus de survivances au Royaume-Uni, car elle a été mal vécue à l’époque, mais il semble qu’elle soit éclipsée par le reste de la période.
Conclusion
En conclusion, je recommande la lecture de cet ouvrage. Malgré les réserves que j’ai émises concernant la première partie et quelques autres précisions manquantes. Il s’agit d’une synthèse de bonne facture sur l’expédition de 1798 et ses conséquences. La lecture en est plaisante, servie par un style clair et sans jargon. Les passages d’histoire contrefactuelle sont stimulants et on se prend à se demander ce qui aurait pu se passer si le débarquement de 1796 avait réussi ou si celui de 1798 avait bénéficié de tous les moyens mis théoriquement à la disposition des militaires français. Il est évidemment impossible de répondre mais, en creux, le véritable chemin apparaît davantage : l’Irlande est restée périphérique pour le Directoire, plus marqué par les affrontements en Allemagne, en Italie ou en Égypte. On espère désormais qu’une nouvelle édition permette à M. Reynaud d’étoffer et de nuancer son intéressant livre qui mérite de figurer sur les bibliothèques des amateurs d’histoire révolutionnaire et/ou des îles britanniques.
