Un sujet méconnu en France
Publié le 26 mars dernier aux éditions Passés Composés, San Martin, l’autre libertador est le nouveau livre de Gonzague Espinosa-Dassonneville consacré aux indépendances de l’Amérique espagnole et à leurs grandes figures. Après une remarquable synthèse sur la question, chez le même éditeur, l’historien ambitionne cette fois-ci de relater l’existence du général José de San Martin, acteur essentiel mais moins connu que son grand « rival » Bolivar. Pourtant, le personnage a de quoi intéresser le lecteur français : il aura été l’un des chefs militaires les plus importants de ce mouvement complexe avant de se retirer en pleine gloire et de passer le reste de son existence en Europe et notamment en France, mourant à Boulogne-sur-Mer en 1850, loin du continent américain.
L’ouvrage, fort de 304 pages et de seize chapitres plutôt égaux est construit assez logiquement de manière chronologique, permettant de suivre la vie du personnage, ce qui n’empêche pas de nombreuses pauses plus thématiques quand cela est nécessaire. Loin de n’être qu’une compilation bibliographique, on précisera d’emblée que ce travail est nourri de nombreuses archives, rédigées à la fois en castillan et en français. Outre ces deux langues, la bibliographie est également nourrie de livres en anglais, ce qui donne un panorama global varié et permet au livre de puiser à de nombreuses sources, que l’auteur prend soin de critiquer quand cela est nécessaire. En effet, le personnage a fait déjà couler beaucoup d’encre et a donné lieu à toute une littérature hagiographique qui rend difficile de distinguer le « vrai » général. Mais qui est-il ?
Entre Espagne et Amérique
Né en 1778 en actuelle Argentine, José de San Martín est le fils d’un militaire espagnol, né en Europe et ayant servi une bonne partie de sa carrière dans les colonies d’Amérique. Menant une existence assez chiche, il se marie sur le tard et place ses nombreux fils dans l’armée des rois catholiques. Ces premières pages sont très riches de renseignements. On voit revivre à travers ce cas familial toute une époque de liens étroits entre les deux côtés de l’Atlantique. L’auteur, à la suite de son précédent ouvrage, explique bien que les colonies espagnoles ne sont pas coupées de leur métropole à la fin du XVIIIe siècle, que, malgré toutes les difficultés, la plupart ne souhaitent pas encore d’indépendance. Les liens économiques et politiques restent très forts, comme les circulations de marchandises, d’idées et de personnes. La situation n’est pas tout à fait identique aux treize colonies britanniques, États-Unis à partir de 1776. Ainsi, comme bon nombre de futurs révolutionnaires sud-américains, San Martín provient bien d’une famille péninsulaire. D’ailleurs, bien que né sur le sol américain, il arrive en Espagne très jeune et y débute sa carrière de militaire. Il a donc connaissance de la métropole coloniale, ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’États-Uniens. Or, la fin du siècle des Lumières est une période d’intense réflexion en Espagne, de projets de réformes politiques et économiques et de développement d’infrastructures importantes, comme le port militaire d’El Ferrol. Il est impossible de dire ce que ces essais de restructuration auraient donné sans les guerres de la Révolution et de l’Empire, mais la situation aurait pu être différente.
Reste que la position véritable de l’Espagne y est particulièrement douloureuse et bouleverse plus d’une vie. D’abord ennemie de la France, la monarchie des rois catholiques finit par entrer dans son orbite au milieu des années 1790, pour ne plus en sortir. Ce choix est désastreux. Menacée dans ses relations avec ses colonies par la puissante Royal Navy, de plus en plus à la remorque d’une République puis d’un Empire voraces, elle entre dans un processus de vassalisation qui culmine avec l’invasion française de 1808. L’auteur rappelle bien, dans un style clair, que c’est cet événement qui est majeur. Si les colonies restent formellement attachées à la monarchie espagnole, la décomposition du pouvoir dans la péninsule fait se distendre les liens plus fortement que les difficultés du siècle précédents. De nombreux officiers, originaires d’Amérique et/ou en lien avec elle, commencent alors à douter de la capacité de la monarchie des Bourbons à régner directement sur son Empire colonial. San Martín, ayant combattu jusque-là les envahisseurs français, est de ceux-ci, qui quitte l’Espagne légalement en 1812. Son souhait est de rejoindre l’Amérique et de voir ce qui peut y être fait. Il n’y a pas, à cette date, de plan précis de guerres de libération des colonies espagnoles.

Dans les guerres des indépendances sud-américaines
C’est même plutôt le contraire. La confusion et l’improvisation règnent. Nous le suivons alors dans un processus extrêmement complexe qui conduit in fine à de nombreuses indépendances dans l’Amérique espagnole, ce qui ne pouvait au départ être prévu. Arrivé en Argentine actuelle, via Londres, il se met au service du gouvernement de Buenos Aires, pas encore formellement indépendant, mais rejetant l’autorité de la junte au pouvoir en Espagne. L’historien prend le temps de dénouer cet écheveau où se mêlent des aspirations pré-nationales des futurs États, entre tendance à l’unité et au morcellement, des rivalités coloniales (avec le Brésil voisin, avec les Britanniques) et une poursuite de certaines structures de pouvoir espagnoles, qui restent le cadre de référence commun. L’officier dont il relate l’existence se révèle un bon organisateur ainsi que tacticien hors pair. Fort de son expérience et de son contact avec les armées françaises, alors à la pointe en termes de manœuvres, il met sur place une unité militaire d’inspiration européenne et combat les royalistes espagnols restés puissants dans certaines régions, comme l’actuel Uruguay. En effet, à partir de 1812, de vrais affrontements débutent entre territoires sécessionnistes et ceux qui sont restés fidèles malgré tout.
Quelques utiles cartes aident à mieux cerner l’ensemble, souvent méconnu du lecteur français et à saisir davantage un contexte passablement embrouillé, comme il l’était déjà aux yeux des acteurs de l’époque. Le style clair et précis permet heureusement de suivre sans trop de mal cette histoire et l’alternance entre réflexions locales, plus continentales et d’ordre privé autorisent une compréhension générale. Or, progressant dans la hiérarchie des grades et des responsabilités, on suit San Martín au fil de ses affectations et de ses combats. Il fait partie de ces quelques rares officiers, avec Bolivar, à avoir compris qu’une stratégie continentale est nécessaire face à un pouvoir espagnol resté puissant et qui tente un retour en force en Amérique après la libération de son territoire continental en 1814-1815. Posséder en parallèle le précédent ouvrage de l’auteur aidera ici le lecteur à saisir cet important moment et c’est un des grands mérites de ces deux livres que de rappeler la difficulté de ces guerres, les essais de reprise en main des Espagnols, qui continuent à avoir des soutiens sur place. Toutefois, la rigidité de leur positionnement politique (ne rien accorder en termes d’autonomie aux colonies) et une internationalisation des conflits les desservent. Ainsi, tout autour de San Martin et des pays en cours de formation gravitent une foule d’ex-militaires britanniques, français et d’ailleurs, d’exilés du Premier Empire et d’aventuriers qui se mettent au service des différentes armées locales dont les exploits sont suivis en Europe et peut-être mieux connus là-bas à l’époque qu’aujourd’hui.
L’historien explique cela fort bien, ainsi que la militarisation des sociétés locales. José de San Martin parvient à imposer en partie ses idées, à constituer une troupe de taille et de qualité respectables et faire passer cette armée par-delà les Andes pour aller libérer le Chili, dont il saisit toute l’importance pour la couronne espagnole. S’ensuit une situation très difficile où, face à un bourbier politique local et à une décomposition des provinces-unies argentines, minées par des divisions internes, il se met un temps au service du Chili. On saisit très bien la difficulté de la mise en place des identités nationales des pays en cours de formation, mais également une certaine fluidité des allégeances et un caractère mouvant des alliances face au pouvoir espagnol toujours menaçant. Finalement, en 1820, après des années de préparation, il parvient à rassembler une force suffisante, quoique disparate, de soldats et de marins pour attaquer le bastion royaliste du Pérou. L’opération n’est pas un succès total, il manque de moyens et ne parvient pas à faire triompher toutes ses conceptions. Gonzague Espinosa-Dassonneville rappelle très bien les hésitations des dirigeants de l’heure, partagés entre des aspirations républicaines et une forme de résignation à une monarchie constitutionnelle, peut-être même dirigée par un membre de la maison de Bourbon. D’intéressantes réflexions contrefactuelles aident ici à mieux comprendre le vrai déroulé des événements. Or, dans l’impasse, critiqué, perdant le soutien de certaines élites, San Martín n’arrive pas à libérer le continent à lui seul. L’ouvrage relate alors sa prise de contact avec l’autre grand libérateur, Bolivar, dans l’espoir de s’entendre avec lui. La fameuse entrevue de 1822 entre les deux hommes et ses mythes sont décortiqués, qui conduisent à son geste de retrait de la vie politique, mal compris à l’époque et sévèrement jugé. L’auteur montre bien que c’était, pourtant, peut-être la meilleure chose à faire vu la situation. Lâché, rejeté par tous ou presque, San Martín souhaite alors partir vers l’Europe, même s’il espère qu’on le rappelle.
Exil et postérité
La dernière partie de sa vie relatée par l’auteur n’est pas la moins intéressante, loin de là. Retiré dans la future Belgique puis en France, le cas du libertador en exil donne l’occasion de faire revivre tout un monde peu exploré en France, celui des exilés sud-américains et espagnols. En effet, si Bruxelles et Paris sont connues pour avoir accueilli de nombreux réfugiés politiques, on pense plus généralement aux épaves du Premier Empire comme David ou à Victor Hugo pour la Belgique, en passant par Baudelaire. La capitale française, elle, abrite des Polonais, de nombreux patriotes italiens, des Russes blancs après 1917 et bien d’autres groupes encore. On pense toutefois moins aux ibériques fuyant les guerres carlistes du début du siècle, ou aux déçus des guerres entre pays sud-américains nouvellement créés. On apprend pourtant à la lecture de l’ouvrage qu’eux aussi ont leurs écoles, leur presse et bibliothèques, leurs lieux de sociabilité, leurs dynamiques d’échecs ou de succès. Retiré de manière spartiate, San Martín reste ainsi en contact avec de nombreux compatriotes de passage ou exilés en Europe, mais aussi des Espagnols, malgré son passé douloureux avec ce pays.
Ce sont des militaires, des diplomates et autres hommes de lettres. De plus, sa fille, issue d’un mariage en Argentine, et son époux le rejoignent même un temps en exil. On suit ainsi avec intérêt le parcours d’un glorieux expatrié retiré des affaires, qui s’acculture peu à peu à ses pays de refuge. Francophone, il lit et écrit beaucoup, voyage, est même reçu par le roi Louis-Philippe, dont la relation avec l’Amérique du sud est émaillée de conflits… Toutefois, après avoir connu des difficultés économiques, mais aussi la joie d’être grand-père, il finit par mourir dans une situation assez modeste sur les côtes de la Manche, en pleine deuxième République (1850). Le livre se termine par l’évocation de son itinéraire mémoriel jusqu’à nos jours : après quelques décennies, il est révéré de l’autre côté de l’Atlantique où son corps est rapatrié. Les difficultés de l’époque paraissent oubliées et il acquiert une stature de héros. En revanche, il reste largement oublié en France, malgré sa longue présence dans ce pays. Gageons que le livre rappellera cette période et donnera envie d’aller visiter sa dernière demeure, aujourd’hui un musée. Cette fin de vie et sa postérité rejoignent finalement bon nombre de cas d’exilés, condamnés à s’évanouir dans leur nouvelle réalité, avant de, parfois, retrouver de manière posthume leur terre d’origine.
L’ouvrage pourra donc intéresser bien au-delà du petit cercle qui se penche sur le monde latino-américain et invite à réfléchir à d’autres figures de réfugiés venus en France et qui mériteraient elles aussi leurs biographies.
