Église catholique, États et nationalités, 1789-1940

Introduction

Alors que le concept de nation est débattu voire remis en cause et que l’actualité politique commente souvent les questions d’identité, on souhaite apporter une petite contribution au débat en revenant sur une force supranationale souvent peu convoquée lorsque ces sujets sont abordés, du moins de manière dépassionnée. Il s’agit du catholicisme et de l’Église qui en organise son culte, qu’on résume souvent dans le débat franco-français à une force du passé ou en la casant dans une perspective de « racines chrétiennes de la France », expression rarement expliquée ou contextualisée.

Le but ne sera ici pas de se rallier à une quelconque opinion, mais de montrer que le catholicisme a constitué un élément religieux ayant rassemblé des gens de nombreuses nationalités autour de principes communs. Trop souvent pensé en termes purement nationaux, il est pourtant une religion à vocation universelle (c’est le sens même du mot catholique) qui a joué un grand rôle dans l’histoire et constitue une clé de compréhension de la construction des identités nationales, de la Révolution française à la Seconde Guerre mondiale.

Il ne s’agit ici pas de plaquer le concept au passé mais de relire un très long XIXe siècle à cette aune, pour montrer que c’est un aspect qui relie les gens bien avant que l’on parle de nations unies, de gouvernance mondiale, etc. Si le cadre national est une échelle d’étude tout à fait légitime et importante, le propos d’aujourd’hui se place à l’échelle mondiale, même si beaucoup d’exemples proviendront de l’Europe, mieux connue par l’auteur. On tentera d’abord de donner quelques éléments qui montreront que la catholicité est partagée au-delà des barrières nationales, avant de nuancer ce point et de rappeler que sa place est débattue et même combattue pendant la période étudiée.

La catholicité en partage : des liens supranationaux

    Un référent religieux commun

    Tout d’abord, on rappellera qu’étymologiquement parlant, catholique vient du grec « catholikos » qui signifie universel. Or, la propension de cette religion à l’être se vérifie par le partage de croyances et de doges communs, d’une langue sacrée, le latin, largement employé dans les cercles dirigeants mais aussi, au moins jusqu’à Vatican II, dans la messe. Les catholiques partagent aussi un chef, le pape et quelques langues véhiculaires importantes : l’ italien, le français, le castillan mais aussi l’anglais à l’époque étudiée. Evidemment, ces quelques points jetés rapidement mériteraient tous d’être précisés et nuancés, ce qui sera réalisé dans la seconde partie.

    Malgré les futures réserves que l’on apportera, il est indéniable que les catholiques de tous les pays partagent un fonds commun important qui aide à une compréhension mutuelle pour peu qu’on partage la même religion. D’ailleurs, ils accordent tous une importance à l’école comme lieu de transmission de celle-ci, ce qui les distingue par exemple des protestants. Notons également qu’ils échangent entre eux, correspondent, se réfèrent aux mêmes textes, sont une référence lorsqu’il faut s’organiser. Ainsi, au XIXe siècle, les Universités catholiques s’inspirent les unes des autres. Lorsque s’organise l’enseignement supérieur libre en France après la loi de 1875, les modèles belges de Louvain et irlandais de Dublin sont scrutés de près.

    Une autre géographie de lieux centraux partagés se dessine, qui ne ressemble pas exactement à celle des villes les plus riches et peuplées du monde de l’époque (Londres, Paris, New-York). Si ces dernières ont évidemment une importance on notera aussi que, là, les lieux de pouvoir se situent également à Rome ou Lyon (primature des Gaules). Les grands pôles d’enseignement se trouvent aussi à Louvain, Dublin ou Québec. Les pèlerinages qui attirent des masses plus ou moins importantes se retrouvent  à Rome ou Lourdes.

    Mobilités catholiques

    Ces lieux étant éloignés les uns des autres mais intéressant potentiellement n’importe quel catholique, il y a donc des mobilités importantes entre eux et ce depuis le Moyen-Age pour les plus anciens (entre universités, entre abbayes). On parle d’ecclésiastiques se rendant auprès de la papauté ou en partant (nonces, évêques, supérieurs de congrégations religieuses) d’étudiants, mais aussi de pèlerins. Bon nombre de ces mobilités sont internationales. Les gens, en migrant, amènent avec eux leur religion et créent de nouveaux liens : il y a ainsi de nombreux Basques en Amérique du Sud, mais également des Irlandais au Canada ou aux États-Unis, qui contribuent à ancrer le catholicisme dans des pays plus marqués par le protestantisme.

    Ces populations ne partent pas seules. Elles sont souvent suivies de prêtres qui parlent leurs langues et mais elles sont aussi accompagnés par des congrégations. C’est à dire de religieux ou de religieuses vivant en communauté et ayant dédié leur vie à un ou plusieurs aspects particulier : l’éducation, la santé, la contemplation par exemple. Ainsi, les Basques évoqués sont proches des Servantes de Marie d’Anglet, une congrégation créée en 1842 à Anglet (Basses-Pyrénées) et émigrée en Argentine en 1905. Ces religieuses accomplissent un accompagnement spirituel des Basques émigrés. Les congrégations françaises sont alors nombreuses en Amérique du Sud.

    D’ailleurs, de nombreuses congrégations créées aux XVIIe et XVIIIe siècles s’internationalisent. Cela peut être de manière « normale », à la suite d’une croissance en termes de nombre, ou à la suite de persécutions (1901 en France, 1910 au Portugal..). On parle des Frères des écoles chrétiennes, des enseignants, en Belgique et au Canada, des Salésiens (d’origine italienne) en France et en Belgique, mais aussi des missionnaires bretons en Afrique et en Asie. La majorité des missionnaires agissant en dehors de leur pays d’origine sont d’ailleurs des français à l’époque et ce jusqu’en 1945. Ce faisant, ces personnes amènent des façons de faire, des pratiques, qui se déplacent, sans forcément, à l’époque, bien respecter les usages locaux.

    Ces mobilités s’accompagnent d’un renforcement toujours plus grand de la centralité romaine, pas forcément évidente jusque-là. Alors que le pouvoir temporel du pape est menacé (voir III), il renforce son pouvoir spirituel. Beaucoup de congrégations déplacent leur gouvernement dans la ville sainte, surtout après 1918, et les conciles s’y tiennent. Cela est aussi dû à des contraintes techniques : John Mc Greevy rappelle bien que les évêques sud-américains ont alors plus de facilités à se rendre tous à Rome que dans un de leurs pays respectifs, à cause de la difficulté des communications due à la forte présence des montagnes et des forêts tropicales.

    De manière plus régionale , les gens se déplacent pour visiter un sanctuaire, pour participer à des congrès définissant des façons d’agir dans l’éducation, la santé. Ainsi, dans le Nord de la France ou en Belgique, les congrès catholiques de Malines ou de Lille attirent des Français et des Belges. Certains pèlerinages comme celui de Fourvière à Lyon brassent des populations dans un long rayon depuis la capitale des Gaules. Ces mobilités peuvent être très proches et quand même transfrontalières. Ainsi, bon nombre de paroisses de la frontière franco-belge sont fréquentées par des ressortissants des deux pays. Certes, certains lieux se distinguent, comme Lourdes, qui attire déjà des étrangers à la France, notamment des Belges.

    Ce sont donc des mobilités importantes que celles liées à la religion, ou accompagnées par celles-ci. Longtemps négligées par les historiens, elles sont depuis quelques années de mieux en mieux étudiées, et quelques livres cités en bibliographie le montreront.  Elles amènent des gens de différents pays à se rencontrer, à avoir une conscience commune.

    Charité et entraide

    Il y a d’ailleurs une charité et une entraide entre catholiques de pays différents au moment de crises, de guerres. Par ailleurs, lorsque l’État lutte contre les congrégations dans un pays (voir III), des membres de l’institut religieux concerné accueillent leurs frères et sœurs. Certains pays refuges émergent, comme la Belgique qui accueille des congrégations allemandes (après le Kulturkampf bismarckien), portugaises (avec la proclamation de la République en 1910), et surtout françaises, tout au long du XIXe siècle. De manière plus paradoxale peut-être, des religieux se réfugient dans des pays protestants comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, ces derniers ayant une tradition de liberté religieuse assez remarquée (non sans préjugés et racismes d’ailleurs).

    Il y a une aide transnationale des laïcs aussi qui mettent à disposition des habitations, de l’argent, font des dons en nature , voire se mobilisent plus activement. Ainsi, la grande famine en Irlande voit se mettre en place une solidarité internationale avec de l’aide financière versée par les Américains d’origine irlandaise, l’accueil d’enfants irlandais au Québec.  En France, la presse catholique et la société de Saint-Vincent-de-Paul se mobilisent et envoient de l’argent dans l’île d’émeraude. Des évêques tonnent en chaire contre l’inaction et parviennent à mobiliser, que ce soit dans les élites des grandes villes, comme dans des milieux plus ruraux. Cette aide est très appréciée sur place et payée de retour : les Irlandais envoient des volontaires pour tenir des ambulances en France pendant la guerre de 1870. Il y a donc des chaînes de dons et contre-dons liés à une religiosité partagée.

    Plaque commémorative à Killala évoquant le départ d’enfants irlandais au Canada pendant la grande famine. Photo de l’auteur, 1/08/2016

    « Dieu et patrie » : catholiques mais nationaux

    Un cadre de pensée qui reste en grande partie national

    Malgré ce qui a été dit, le cadre de pensée reste en grande partie national à l’époque considérée. Chaque pays a ses traditions, son histoire, sa ou ses langues. Même en faisant partie d’un grand tout, les catholiques français restent par exemple très nationaux et agissent en fonction de la situation politique française. Pour la rendre acceptable, ils ainsi créent leur propre version du patriotisme « Dieu et patrie », malgré quelques prêtres républicains comme l’abbé Lemire. Beaucoup de congrégations, même internationalisées gardent longtemps un caractère très français : les Bénédictins, Frères des écoles chrétiennes par exemple, et insistent dessus.

    De plus, les pèlerins se groupent par nationalités et insistent sur ce point, notamment les Belges à Lourdes. Ce côté national évolue parfois vers un nationalisme virulent comme en Irlande. Là, la construction en opposition aux protestantisme anglican et presbytérien (Ulster) est claire. Si cela peut ne pas empêcher une piété sincère, dans plus d’un cas, les nationalistes se servent du catholicisme comme simple instrument de contrôle social vidé de sa substance. C’est le cas de l’Action française de Charles Maurras, qui finit d’ailleurs par être condamnée par le Vatican en 1926, comme paganisme déguisé.

    Le côté national peut aussi être entretenu par les autorités religieuses elles-mêmes: ainsi, les évêques de Flandre belge craignent une « dénationalisation » des immigrés flamands en France, et surtout leur éloignement de la religion au contact d’une France républicaine, et leur envoient des prêtres capables de les parler dans leur langue, ce qui s’avère un échec sur le long terme. Les Polonais en France, ou les Espagnols, sont également suivis de prêtres prêchant dans leur langue. La frontière avec le politique peut être très ténue, notamment dans le cas italien d’après 1922. Ainsi, Mussolini, bien qu’anticlérical, envoie des prêtres italiens en France car il refuse l’assimilation de ses compatriotes au pays d’accueil.

    Une variété de pratiques religieuses et de courants de pensée

    Il faut aussi rappeler que le catholicisme n’est pas non plus monolithique. Même si nous ne sommes pas dans l’inculturation du XXe siècle et que cette religion est plus occidentale, plus romaine qu’aujourd’hui, ce n’est pas un bloc compact. D’une région à l’autre, la pratique religieuse change dans les chants, les façons de prier, la langue du prêche, le culte de saints locaux (Bretagne, Liban). Les influences sont d’ailleurs grandes à différentes échelles et les représentations agissent dans les deux sens : le catholicisme belge marque par exemple celui du Nord de la France. Les religieux belges moquent le côté très professoral des Français, qui parfois les voient comme des provinciaux.

    Chaque pays a aussi ses traditions, ses influences, avec par exemple un reste de gallicanisme en France, soit la volonté d’avoir une Église très nationale et avec une marge de manœuvre face au Saint-Siège. Citons également le fait d’être minoritaire au Québec ou d’être plus ou moins persécutée dans certaines parties du Royaume-Uni (Irlande) suivant les époques. Peut-être plus important, il y a aussi de nombreux mouvements de « Petites Églises », soit des organisations régionales ou locales qui vivent en marge de l’Eglise sans totalement rompre. L’une des plus connues est celle créée en France après le refus du concordat de 1801 et qui survit jusqu’à nos jours, ce qu’a récemment étudié Alain Cabantous. 

    De plus, si la majorité des catholiques devient intransigeante avec le monde moderne, il y a aussi une minorité influente de libéraux comme Montalembert ou, un temps, Lammenais. Si ce dernier finit par sortir du catholicisme, les autres pensent pouvoir utiliser les libertés individuelles issues de 1789 pour l’aider à s’adapter et à survivre. Ils jouent un rôle dans la liberté de l’enseignement ou l’acceptation, in fine, par les catholiques de la démocratie et du parlementarisme. Au final, le Saint-Siège a fort à faire pour maintenir l’unité catholique face à tout ceci. Les textes, les interventions, les actes d’autorité se multiplient pour rappeler la prééminence romaine, comme pendant la crise dite du « modernisme » qui voit certaines figures comme l’abbé Loisy, désireux d’appliquer la méthode historique aux sources sacrées, être condamnées à la fin du XIXe siècle.

    Ce dernier, comme Lammenais avant lui, n’est pas sans soutiens mais, à l’instar de beaucoup d’autres, finit par quitter l’Église. Si ce phénomène reste minoritaire, et n’est pas forcément synonyme de passage à d’autres branches du christianisme comme le protestantisme, il ne doit pas être négligé. Il y a des limites à l’autorité du Saint-Siège, que certains finissent par refuser.

    Des limites à l’entraide confessionnelle

    De plus, l’entraîne confessionnelle est limitée. Elle n’empêche pas les guerres malgré les appels du pape, l’un des plus connus est celui de Benoît XV à faire la paix en 1917, resté lettre morte. Il y a une histoire du pacifisme catholique à faire, mais aussi des liens avec le nationalisme. Si l’Église n’aime globalement pas ce courant, sa xénophobie et sa « statolâtrie », plus d’un catholique y est perméable. Beaucoup jugent à l’époque son appel malvenu, comme contraire aux intérêts des nations, preuve que l’idée nationale a beaucoup progressé à l’époque et s’est parfois raidie vers le nationalisme. Les pays, même à majorité catholique, ne renoncent pas aux guerres.

    Dans les cas de crise évoquées, l’entraide est aussi réelle, mais limitée. Elle ne peut empêcher la famine en Irlande, faute de moyens mais aussi car le Royaume-Uni n’aime pas les ingérences étrangères et des relents d’antipapisme demeurent. Au moment où l’autonomie de l’île (Home rule) est débattue à la fin du XIXe siècle, bon nombre d’unionistes affirment : Home rule is Rome rule, ce jeu de mots étant révélateur plus de peur et de fantasmes qu’autre chose. Quelques décennies avant, le rétablissement des diocèses catholiques en Grande-Bretagne avait aussi fait beaucoup réagir.

    La peur de la concurrence peut jouer également, y compris de la part des catholiques. Ainsi, les Belges craignent l’arrivée des congrégations françaises en Belgique après la loi de 1901. Elles sont accueillies mais encadrées, par peur de répercussions politiques, mais aussi de concurrence faite aux écoles et autres œuvres belges. Certains catholiques tournaisiens parlent de trop plein, disent que trop de religieux français se retrouvent dans leurs rues. Enfin, les congrégations sont encore plus mal vues dans certains pays à majorité protestante comme la Suisse, l’Allemagne, et même le Royaume-Uni. Cela rejoint une vérité générale qui est que tous les réfugiés ne sont pas non plus forcément bien accueillis dans leur pays d’arrivée au XIXe siècle.

    Une « internationale noire » honnie par les anticléricaux

      Terminons en précisant qu’on existe aussi dans le regard des autres : la représentation joue un grand rôle en histoire, soit l’idée – généralement partielle et partiale – qu’on se fait d’un groupe, d’une institution. On réagit en fonction, ce qui donne des actions bien concrètes. Là, il s’agit des adversaires anticléricaux. C’est-à-dire ceux qui combattent l’Église en tant qu’institution et son influence dans la société via la santé, l’école, ou encore la charité (tous ne sont pas forcément athées). Or, ils sont particulièrement présents dans les pays où le républicanisme et/ou le libéralisme est fort : en France, en Belgique, mais aussi à la faveur de changements de régime ou d’unifications : en Allemagne après 1871 (le sud catholique comme la Bavière se retrouve isolé), en Italie ou au Portugal.

      De plus, ils génèrent une grande quantité de caricatures, chansons, pamphlets, et autres libelles qui conduisent les catholiques à réagir, notamment car les anticléricaux n’hésitent pas à voir en eux une « internationale noire » qui se soutient d’un pays à l’autre, qui se retrouve et agit en commun. Le nom, rapport à la couleur de l’habit ecclésiastique, vient d’une organisation secrète ayant réellement existé dans les années 1870 et étudiée par Emiel Lamberts, mais dont l’influence réelle ne doit pas être exagérée. 

      Le procès de l’ultramontanisme

        Une des critiques majeures porte sur l’ultramontanisme. Ce mot qui vient de l’italien oltremonte (au-delà des monts) désigne une attitude d’obéissance et de soutien au Saint-Siège et au pape en temps que souverain spirituel et temporel. Il est important de préciser que ce courant s’est renforcé après la Révolution et l’Empire. Il n’en a pas toujours été ainsi, certaines églises comme la France ayant eu des traditions d’indépendance nationale forte (le gallicanisme), d’ailleurs pas mortes au XIXe siècle.

        Toutefois, au fur et à mesure que les possessions temporelles du pape (les États de l’Église en Italie centrale) sont menacés, à la faveur de l’unification progressive de l’Italie, tout un courant se renforce en cette faveur. D’ailleurs, il n’est pas innocent que le concile Vatican I qui consacre l’infaillibilité du pape en matière de dogme (1869-1870) se soit déroulé dans ce contexte de tension. Réaffirmer son autorité spirituelle alors que les armées italiennes campaient aux portes de Rome n’avait rien d’innocent.

        Or, cette réaction est détestée par les anticléricaux. Si le pape a d’abord été vu comme un potentiel président d’une sorte de fédération italienne, y compris par certains personnages peu suspects de cléricalisme, comme le Prince Napoléon, cette vision a fini par céder le pas. L’obéissance au successeur de Pierre est particulièrement visée : elle empêcherait la construction des nations, car il est un souverain étranger. Alors que la puissance de l’État et ses missions croissent, l’Église est vue comme une gêne. Certaines congrégations comme les Jésuites et leur vœu d’obéissance au souverain pontife sont particulièrement mal vues. Ajoutons que dans les pays majoritairement protestants, les catholiques peuvent être considérés comme menaçants, étrangers : c’est l’époque du « combat pour la culture », le Kulturkampf dans l’Allemagne Bismarckienne ou de la thématique du Home rule, Rome rule déjà citée pour l’Ulster.

        Or, quelle est la réalité de ces affirmations ? Nous avons vu que les catholiques restaient globalement marqués par des réalités nationales. Toutefois, il est vrai que Rome essaie de manière plus ou moins discrète de favoriser les partis confessionnels ou favorables à l’Église en Europe. C’est par exemple le cas de Léon XIII avec la Belgique dirigée par un gouvernent catholique homogène de 1884 à 1914. Il  y a aussi un cas exceptionnel à développer : celui des zouaves pontificaux qui viennent au secours des États de l’Église à partir des années 1860. Recrutés dans le monde entier, y compris en Amérique du Nord et même jusqu’en Australie, ils sont surtout composés de volontaires français, belges ou irlandais. Leur combat est présenté comme une « croisade » dans les documents de l’époque. 

        Il y a donc une forme de réalité, mais il ne faut pas caricaturer : ces mêmes zouaves viennent aussi défendre la France envahie en 1870, aux côtés des Garibaldiens. Une « internationale noire » parfaitement organisée est une chimère, mais des essais de coordination supranationaux ne sont pas faux, qui sont facilités par la présence d’une réelle diplomatie vaticane souvent de bonne qualité (nonces…), d’ordres et de distinctions (comte romain, ordre de Pie IX…) distribués aux catholiques les plus méritants.

        Une détestation des congrégations religieuses

        Une autre cible de choix des anticléricaux sont les congrégations religieuses. Leurs principales craintes résident dans leur grande présence dans certains domaines comme l’éducation, la santé ou la charité. Par ailleurs, leur possession de biens immobiliers, parfois réellement impressionnants, est mal vue. Toutefois, beaucoup ne sont en fait pas riches et leurs bâtiments en mauvais état.

        Il faut aussi préciser que les congrégations ont souvent prospéré sur les manques et failles des États, souvent trop heureux de laisser certains domaines coûteux à l’Église. Ainsi en France ou en Belgique, la place des religieux dans l’école publique doit certes à leur volonté de récupérer un « terrain perdu » entre 1789 et 1815, mais aussi à une forme de laisser-faire de l’État, désireux d’organiser l’école à moindre coût et sur des bases jugées utiles au pouvoir. Ainsi, il ne déplaît pas au protestant Guizot que l’instruction religieuse soit dispensée dans les écoles, y compris publiques (loi de 1833), car il y voit une morale et l’apprentissage d’une discipline dont l’État se satisfait.

        Pourtant, les buts ultimes des deux institutions divergent (l’Église souhaite réellement évangéliser avant tout, pas servir de chien de garde des pouvoirs publics) et des vagues d’anticléricalisme, de plus en plus fortes à partir de 1880, notamment en France, se déploient. Cette situation de forte présence dans l’espace public n’est plus acceptée, ce qui conduit à des mesures parfois violentes contre les congrégations, par exemple soumises à autorisation, majoritairement refusées, en France en 1901. Trente mille religieux fuient alors le pays et un tiers se réfugie en Belgique.

        Au-delà de la France, elles sont gênées dans l’Italie des Savoie, très mal vues par les libéraux Belges, supprimées en Allemagne avec le Kulturkampf, ou au Portugal en 1910 (chute de la monarchie). Le « bon côté » pour elles est qu’elles essaiment, se dispersent dans le monde entier, s’internationalisent. Des Français se retrouvent au Québec et au Mexique et y diffusent la langue française, mais également des attitudes très européennes et « romaines », contribuant indirectement à renforcer le pouvoir du pape. Paradoxalement plus qu’en temps normal. La crise renforce le côté zélé et missionnaire.  

        De la Révolution aux ralliements : les catholiques et l’État

        Enfin, selon les anticléricaux, les catholiques agiraient contre l’État, notamment s’il est républicain. Le parfum de « théorie du complot » est fort et entêtant. La France de l’Affaire Dreyfus, qui voit beaucoup de catholiques dans le camp antidreyfusard, parle de « moines ligueurs » et les critiques se concentrent sur certaines congrégations, comme les Assomptionnistes, ou les Jésuites, qui rassemblent tous les maux. Ils sont vus comme ultramontains, nostalgiques de la monarchie en France, très obéissants au pape, ce qui est en partie vrai.

        Pourtant, la relation entre les catholiques et l’État est très complexe et varie selon les lieux, les époques, la place de la religion dans la loi. Quelques grands groupes de pays peuvent se dégager :

        • Ceux où la Révolution française ou ses émules ont remis en cause la place du catholicisme (France, Belgique, Amérique du Sud…). De nombreux croyants tentent de la lui redonner.
        • Ceux où c’est une minorité plus ou moins bien acceptée (Allemagne, Royaume-Uni). Là, l’État central peut être vu comme oppresseur (Irlande, Bavière).
        • Ceux où il reste central et lié au pouvoir (Espagne, États de l’Église…).

        Il y a certes des nuances à apporter : au Mexique par exemple, où l’on voit une alternance de pouvoirs conservateurs et libéraux qui se déchirent sur la place de l’Église. C’est aussi le cas en France ou en Belgique. De plus, dans le dernier groupe de pays, la tutelle religieuse peut être insupportable pour de nombreuses personnes : les révoltes populaires émaillent les dernières décennies d’existence des États pontificaux.

        Sur le long terme, non sans conflits et même guerres, les catholiques finissent quand même par accepter l’Etat et ce dernier cesse de les persécuter quand c’était le cas. Les différents essais de « ralliements » aux régimes en place ont porté leurs fruits, non sans lenteurs et difficultés. Il a fallu parfois des conflits comme la Première Guerre mondiale pour que se calment les violences religieuses. Ces progressions ne sont pas linéaires et connaissent d’importants flux et reflux pour reprendre les mots de Cholvy et Hilaire, on parle d’ailleurs plus de sécularisation lente plutôt que déchristianisation.

        Conclusion 

        Étudier le catholicisme et sa place dans la société est une clé de compréhension majeure du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Il y a des éléments de supranationalité évidents du début à la fin de la période et des références communes qui ont longtemps marqué les imaginaires, y compris républicains ou révolutionnaires. Ainsi, Valentine Zuber a travaillé sur l’origine chrétienne des droits de l’homme et la création d’une forme de culte civique. D’autres auteurs sur le « Christ des barricades » de 1848. On sait également que la génération des républicains de cette époque est encore marquée par les valeurs chrétiennes : Mazzini et Lamennais correspondent, Tocqueville croit encore à une structuration morale par le catholicisme.

        Par la suite, après quelques générations de républicains plus anticléricaux, une influence catholique se retrouve dans les origines de la SDN mais aussi  chez les Pères fondateurs de l’Europe comme Jean Monnet. Certains pays ont d’ailleurs réussi à créer des partis catholiques viables, comme la Belgique. Il n’en reste pas moins que ce tour d’horizon mériterait de nombreuses nuances et qu’il n’est qu’une grille de lecture possible, qu’il faudrait compléter avec les autres branches du christianisme. Les différents courants protestants ont aussi des liens entre eux, des missionnaires, des lieux centraux, des mobilités, des influences réciproques, comme le montrent certains livres récents.

        Éléments bibliographiques (sans but d’exhaustivité)

        • Christophe Dickès, Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège, Paris, Bouquins, 2013, 1120 p.
        • Jean-Dominique Durand et Patrick Cabanel (dir.), Le grand exil des congrégations religieuses 1901-1914, Paris, Cerf, 2005, 496 p.
        • John McGreevy, Le catholicisme, une histoire mondiale. De la Révolution française au pape François, Paris, Desclée de Brouwer, 2025, 656 p.
        • Jean Guenel, La Dernière guerre du pape. Les zouaves pontificaux au secours du Saint-Siège (1860-1870), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1999, 196 p.
        • Emiel Lamberts, Les Catholiques et l’État. Un tableau européen (1815-1965), Paris, Desclée de Brouwer, 2018, 468 p.
        • Jean-Baptiste Murez, L’exil des religieux français en Belgique, 1900-1914,Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2025, 312 p.
        • René Rémond, Religion et société en Europe : La sécularisation aux XIXe et XXe siècles (1789-2000), Paris, Seuil, 2001, 320 p.

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