William Wallace, le personnage et son mythe

Introduction : un personnage que l’on croit bien connaître

S’il est célébré en Écosse depuis longtemps, le personnage dont on va parler a été popularisé en dehors de ce territoire avec le film bien connu de Mel Gibson, Braveheart, en 1995. Dans cette production à grand succès, William Wallace y apparaît comme un guerrier juste, fédérateur, se battant pour la liberté, une valeur évidemment très américanisée, de la fin du XXe siècle et plaquée comme telle sur le Moyen-Age… Or, au-delà des écrans hollywoodiens et des statues du XIXe siècle, il exista bel et bien et se battit réellement contre la monarchie anglaise et ses troupes pour libérer une Écosse quasiment annexée. Qu’est-ce à dire, finalement ? Si l’on a tous en tête des images de géants roux, portant le kilt, soulevant fièrement de longues épées et montrant leur postérieur aux Anglais… On se doute bien que la réalité est plus complexe. On s’attachera donc avec cet article à aller au-delà et expliquer qui fut le « vrai » Wallace, dont l’histoire est finalement très éloignée de l’œuvre du cinéaste cité plus haut.

I) Un contexte troublé

A) L’Écosse en 1297

Alors que William Wallace s’apprête à rentrer dans l’histoire, l’Écosse est un royaume à moitié conquis par son puissant voisin du sud, l’Angleterre. Infiniment moins peuplée et moins riche que celle-ci, elle est en proie aux appétits anglais depuis longtemps. Or, Londres y pousse ses pions avantageusement, sachant utiliser les occasions, la force si nécessaire, et la division des nobles écossais. Ainsi, en 1292 le nouveau roi d’Écosse, un certain Jean Baillol, a été proclamé comme tel par son homologue anglais, le fameux Édouard Ier, à qui il a dû prêter serment et dont il est le vassal. Ne pensons toutefois pas qu’il apprécie la situation. Ainsi, pour sortir de cet étouffant carcan, Baillol cherche des alliés et les trouve en la personne de la France, elle aussi en lutte contre l’Angleterre, pour le contrôle de la Guyenne (Sud-ouest), et heureuse de trouver un allié de revers. C’est la fameuse Auld Alliance signée en 1295 (les circonstances exactes de l’approche diplomatique restent floues) et qui devait durer des siècles. Les deux parties contractantes y trouvent intérêt, notamment en divisant les forces anglaises. Toutefois, si celle-ci a fait couler beaucoup d’encre et est encore connue dans les deux nations respectives, elle est à l’époque une catastrophe.

En effet, on a dit que Baillol était le vassal, bien que forcé, d’Edouard et, en s’alliant avec la France il trahit clairement son suzerain, ce qui est juridiquement et moralement insoutenable à l’époque. Le roi d’Angleterre ne perd d’ailleurs pas de temps et réagit. Il envahit assez facilement l’Écosse en 1296, sans que les Français, occupés sur le continent et lointains, ne puissent réellement intervenir. La conquête achevée, il nomme un Anglais vice-roi, ainsi qu’installe des comtes anglais ou écossais ralliés à lui avec des troupes dans les principaux châteaux de la région (Édimbourg, Dunbar notamment). Toutefois, dès le début, leur autorité ne rayonne guère au-delà de ces endroits et elle est remise en cause un peu partout. Les Anglais évoluent dans un milieu où la population est majoritairement hostile, même si des nobles décident de les soutenir par calcul politique. Comme toujours dans ces cas-là, seul un chef charismatique et à même de faire de ces mouvements disparates une résistance plus unie est nécessaire, c’est ce qui va arriver avec William Wallace.

B) Les débuts d’un héros

Qui est-il ? Avant tout, tout sauf un noble. On aurait pu penser que seul un puissant duc eût été capable d’unifier autour de sa personne des seigneurs récalcitrants, mais Wallace n’en est pas un, ce qui est original. Le début de sa vie est pourtant obscur, mais on sait de manière à peu près certaine qu’il est originaire du comté d’Ayr et qu’il n’était pas très élevé dans l’échelle sociale. Sans que l’on sache très bien pourquoi, il tue le sheriff anglais de Lanark et doit fuir par suite de cet acte. Peut-être les deux hommes étaient-ils en compétition pour obtenir les faveurs de la même femme ? Toujours est-il qu’il rejoint la forêt, lieu traditionnel des réprouvés, et groupe bientôt autour de lui des mécontents de toute sorte. Dès le mois de mai 1297, avec trente hommes, il défait la garnison de la ville. Ce combat est loin de passer inaperçu. 

Rapidement, cette action le fait connaître dans toute l’Écosse et l’on se rallie à lui. Fait intéressant, les nobles ne sont pas les derniers, ni certains ecclésiastiques comme l’évêque de Glasgow, qui appelle à la résistance contre les Anglais. Faute d’abord de moyens, Wallace mène une « petite guerre », c’est à dire du faible au fort, de guérilla. Il harcèle les lignes de communications anglaises, leurs garnisons, leur ravitaillement. Puis, notamment grâce au prélat cité, de grands noms se joignent à lui : James Stewart, puissant seigneur, et le fameux Robert Bruce, noble dont la famille est en compétition pour le trône depuis la crise qui a précédé l’arrivée de Jean Baillol au pouvoir, avec l’ingérence anglaise que l’on a vue. Ce dernier ralliement oriente la révolte dans une autre direction, notamment si l’on considère que les Bruce avaient soutenu les Anglais jusque-là, pour s’attirer leurs bonnes grâces. Désormais, le conflit quitte le domaine de la guérilla pour devenir plus ouvert.

C) Stirling bridge 

Ainsi, en août 1297, Wallace il se sent assez fort pour assiéger la ville de Dundee, à environ 100 km au nord d’Édimbourg. Celle-ci est importante car riche et elle n’a pas rejoint son camp. C’est à ce moment que les commandants anglais voient l’occasion d’agir en le coupant de ses bases et lignes de ravitaillement. Ils décident d’occuper la ville de Stirling, hautement stratégique car se trouvant sur le cours de la Forth, à l’époque infranchissable avant son estuaire ailleurs que là, car le dernier pont s’y trouve. Rapidement, Wallace prend la mesure du danger mortel qui le menace et opère un demi-tour. Lorsqu’il parvient à Stirling, c’est avec pas moins de 4000 hommes à pied et 180 cavaliers. C’est à la fois beaucoup et peu, car les Anglais sont 15.000 et occupent solidement la rive droite. En apparence, tout était contre lui, car il leur suffisait d’attendre.

Toutefois, un chevalier anglais du nom de Marmaduke Tweng, pressé d’en finir et sans doute de se couvrir de gloire… Se lance à l’assaut du pont, entraînant une partie des troupes avec lui. Wallace, alerté, comprend qu’il y a quelque chose à jouer : il laisse s’avancer la moitié de l’armée anglaise puis, lance ses troupes sur elle, qui dévalent des collines. C’est un massacre car le pont constitue un goulet d’étranglement, et se battre adossé à une rivière n’est jamais simple. Les Anglais perdent 3000 hommes, dont cent chevaliers. Surtout, les conséquences sont grandes car le retentissement de la victoire inattendue de Wallace est immense. Elle constitue le « déclic » qui fait tomber les dernières résistances à un ralliement à son camp : les villes le rejoignent les unes après les autres et la noblesse écossaise lui obéit malgré sa basse extraction. Dans une société médiévale, ce n’est pas courant. Mieux, Robert Bruce fait de lui un chevalier. L’Écosse semble en passe d’être totalement libérée en cette année 1297, d’autant plus qu’Édouard Ier est alors sur le continent, en train de se battre dans les Flandres contre les Français. Alerté, il décide de réagir et regagne les lieux avec une grande armée au début de l’été 1298.

Statue (ultérieure) de Wallace au château d’Édimbourg. Photo de l’auteur (17/04/2016)

II) De Stirling à Falkirk 

A) Édouard premier revient en Écosse

Rapidement, le roi il occupe des places d’importance et reçoit l’aide de seigneurs écossais jaloux de Wallace. Celui-ci, qui tente d’échapper à la nasse qui se referme est accroché par les troupes du roi d’Angleterre, à Falkirk. La localité, située à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Stirling est proche du Firth of Forth, l’estuaire du fleuve du même nom, et environnée de bois protecteurs. Toutefois, plutôt que de s’y réfugier, le chef écossais décide de se mettre en position défensive et d’y attendre solidement les forces d’Édouard. L’été est torride et il dispose ses troupes en schiltrons, unités où les hommes sont très serrés et forment un rempart de lances difficile à attaquer.

L’idée semble bonne, mais c’est sans compter la formidable archerie d’Édouard, qui affaiblit ces troupes très peu mobiles, avant que la cavalerie ne termine le massacre. Falkirk est un désastre : l’armée de Wallace est totalement disloquée à la fin de la journée (22 juillet 1298) et il doit s’échapper pour éviter la capture. Le triomphe d’Édouard est total. D’autant plus que Wallace fuit pendant quelques années en France, sans que l’on puisse dire avec certitude, faute de documents, ce qu’il y fait. Il ne revient en Écosse qu’à la charnière des années 1303-1304, et y reprend sa petite guerre contre l’occupant anglais, qui s’est solidement installé après la bataille vue plus haut… Sans que l’autorité d’Édouard rayonne beaucoup plus loin que le rayon d’action de ses garnisons, comme quelques années plus tôt.

B) La guerre civile écossaise

La situation semble quand même propice pour Wallace, qui regroupe à nouveau des partisans, et une structure de commandement est formée, nommée « gardiens du royaume », sorte de régence agissant au nom de Jean Baillol, dont on a vu qu’il était un pion des Anglais. Elle remporte quelques succès, jusqu’à ce que Robert Bruce, qui en fait partie, la dénonce ouvertement, désirant le pouvoir pour lui-même. Ces divisions intenses débouchent sur une guerre civile écossaise qui remet en cause l’efficacité de la lutte contre les Anglais et Édouard Ier paraît l’emporter définitivement.

Ces luttes intestines sont une catastrophe pour la cause écossaise, d’autant plus que le roi d’Angleterre, qui a signé un traité de paix avec la France en 1303, n’a plus de combats à mener sur le continent. Très vite, il peut à nouveau porter ses efforts vers le nord. À l’été de cette même année, il franchit donc le Forth à la tête de son armée. Puis, il s’empare de toutes les villes qui lui résistent, dont le château de Stirling un an plus tard, ultime lieu de défense avant les hautes terres du Nord. Si la résistance écossaise a été réelle, elle n’a pas été unie et n’a pu empêcher Édouard d’être victorieux. Celui-ci, qui contrôle presque tout le territoire, ne souhaite pas que son autorité soit limitée à quelques places fortes comme auparavant. Il décide donc de proclamer une amnistie générale pour tous les Écossais qui se rallieraient à lui et cesseraient le combat.

C) La fin de Wallace

Toutefois, Wallace est exclu de cette manœuvre et, ainsi ostracisé, puis rapidement abandonné par ses proches. La plupart des Écossais acceptent l’offre du roi d’Angleterre et il se retrouve seul. Il est finalement capturé à Glasgow et ramené en Angleterre pour y être jugé. Le procès est bien connu et les autorités anglaises souhaitent que le sort réservé au chef rebelle ait une valeur d’exemple, d’exemple particulièrement frappant qui dissuaderait de futurs candidats à la révolte. Ainsi, la liste des faits qu’on lui reproche depuis ses premiers exploits est-elle bien longue et il est condamné à la peine capitale. Torturé de manière particulièrement atroce, il est finalement exécuté le 23 août 1305 à Londres. On le verra dans une ultime partie, sa fin poignante fit beaucoup pour sa renommée et il nous faudra faire un bilan, et analyser son apport à la résistance écossaise. Disons-le dès à présent : ce n’est pas lui qui libère durablement l’Écosse, mais l’ambitieux Robert Bruce, dont on pourra reparler.

III) Bilan et mémoire des actions de William Wallace

A) Un chef de guerre

À l’heure de sa mort, « l’épopée » de Wallace n’eut pas d’immenses conséquences dans la route de l’Écosse vers l’indépendance. Ses succès, parfois retentissants, n’ont été que de très courte durée et il n’a pas su unifier derrière lui une société profondément divisée et même marquée par une guerre civile, on l’a vu. La victoire finale ne vint qu’après et est surtout l’œuvre de Robert Bruce. Comme l’écrit Michel Duchein à son sujet : « Robert Bruce n’était pas Wallace. Dans ses veines coulait le sang royal et il avait, en tant que grand seigneur, quantité de vassaux et de fidèles prêts à le suivre. » (op. cit. p. 147). Wallace ne fut « qu’un » chef de guerre, doué, qui put rassembler, il est vrai, de nombreux partisans à certains moments malgré sa basse extraction, gagner d’importantes victoires. Toutefois elles restèrent sans lendemain et ses actions furent accompagnées de grandes violences, et mêmes d’actes cruels vis-à-vis de ses ennemis anglais. Pourquoi est-il donc resté si célèbre ? Tout d’abord car dès l’époque, sa mise à mort particulièrement atroce et longue a suscité beaucoup de sympathie et de compassion pour lui, au point d’en oublier ses aspects les moins reluisants.

B) Une redécouverte tardive

S’ensuit une longue éclipse. Pendant des siècles, le Moyen-Age apparaît comme une période obscure et rétrograde, ce qui est évidemment loin d’être la réalité. L’Écosse connaît de nombreux épisodes de lutte ultérieurs avec l’Angleterre et célèbre d’autres héros, comme Bonnie Prince Charlie (voir article correspondant). La cause Jacobite est l’affaire du moment pendant longtemps. Après l’échec de la restauration Stuart de 1746 et alors que les artistes redécouvrent de manière positive l’époque médiévale, certains de ses personnages sortent de l’ombre. William Wallace en fait partie. Des poètes comme Robert Burns écrivent des chansons qui l’évoquent, comme Scots Wha Hae, où il est déjà vu comme le symbole d’une lutte passée :  

Scots, wha hae wi Wallace bled,

Scots, wham Bruce has aften led,

Welcome tae yer gory bed,

Or tae victorie.

Interprétation : The Corries

Par la suite, au XIXe siècle, époque où l’Écosse redécouvre son passé, y compris grâce à la reine Victoria, sa stature s’amplifie, notamment grâce aux écrits très populaires de Walter Scott, qui chante un Moyen-Age réinventé. Les hommages se multiplient, les statues s’érigent. Des immenses monuments à Stirling et ailleurs sont élevés, qui ont fait beaucoup pour fixer dans les mémoires certains épisodes de l’histoire écossaise… En leur donnant une importance qu’ils n’eurent pas forcément à l’époque.

C) Film et réalité, fiction et histoire 

Enfin, le film de 1996 cité en introduction a ramené sur le devant de la scène ce personnage, en lui faisant endosser un rôle beaucoup plus grand qu’il ne le fut en réalité. Le bon côté est que cela a donné envie à beaucoup de gens de s’intéresser à cette époque… Et le moins bon est que cette production est hélas de « valeur historique à peu près nulle » (Michel Duchein, op. cit. p. 144). Ainsi le William Wallace historique est assez loin de l’image qu’en donne le cinéma américain. Le film lui prête des phrases qu’on aurait pas entendu dans la bouche d’une personne du XIVe siècle, soit bien avant la naissance des États-Unis et de leur lutte fondatrice. Si les Écossais ont alors une réelle prise de conscience de leur identité, ils ne sont pas non plus animés d’un nationalisme tel que le montre le film, plus proche des réalités étasuniennes d’aujourd’hui que du Moyen-Age. On notera tout de même que l’année 1320 voit être produite la déclaration d’Arbroath, texte fondateur qui est une farouche déclaration d’indépendance écossaise. Or, fait significatif, si elle répète toutes les avanies réelles ou supposées perpétrées par les rois d’Angleterre, elle ne cite justement pas Wallace (ni Baillol et toutes les compromissions des seigneurs écossais avec l’Angleterre) !

De plus, Mel Gibson lui prête même une relation avec l’épouse d’Édouard II d’Angleterre, incarnée par Sophie Marceau. Sans doute est-ce issu d’une volonté, louable, de donner de la consistance à un personnage féminin, dans une histoire qui n’en comporte que peu. Hélas, outre des erreurs de date, c’est tout sauf historique :  rien ne se produisit entre eux, qui ne se rencontrèrent pas… Enfin, le personnage de Robert Bruce est clairement caricatural dans le film. Si l’on a vu ses incohérences et sa soif de pouvoir, son attitude pro-anglaise durant une partie de sa vie, il est rendu plutôt lâche voire traître à Wallace dans le film. Or, ses relations avec celui-ci son assez mal connues, et c’est bel et bien lui qui devient souverain d’Écosse et sécurise son indépendance après la grande victoire de Bannocknurn en 1314, soit des années après l’exécution du vainqueur de Stirling (1305).

Le monument à Wallace à Stirling. Photo de l’auteur (19/04/2016)

Conclusion

L’histoire et la mémoire décrites restent intéressantes à plus d’un titre. Outre l’implication réelle du personnage dans les luttes anglo-écossaises médiévales, elles renseigne très utilement sur ce qu’est la postérité, ainsi que sur la façon d’écrire l’histoire et ce qu’elle est. Si Wallace n’est finalement pas à l’époque d’un acteur central des événements décrits, la stature qu’il acquiert ultérieurement rend impossible de le négliger. Il figure au rang des mythes fondateurs de l’Écosse et, à ce titre, doit être considéré. Cet aspect-là amène à une première modification de la réalité, revue à l’aune du sentiment national écossais renaissant à l’époque des Lumières puis sous l’ère victorienne, qui revisite le passé pour ses propres objectifs. Enfin, le cinéma américain du XXe siècle finissant constitue un deuxième filtre, encore plus déformant, puis que tout y est historiquement faux, ou presque. Il nous renseigne plus sur les préoccupations du réalisateur et sa vision du Moyen-Age que sur le vrai Wallace. Cela dit, rien n’empêche évidemment de le regarder et d’y trouver l’occasion de se divertir !

Bibliographie indicative :

  • DUCHEIN (Michel), Histoire de l’Écosse. Des origines à nos jours, Paris, Tallandier, coll. « Texto », 2013, 797 p.

Cet article est issu de la reprise et refonte de billets précédemment parus dans L’Antre du Stratège

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